Albert Cossery, la liberté avant tout

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Albert Cossery a vécu dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, dans une chambre de l’hôtel La Louisiane, jusqu’à son décès (photo K-films Amérique)

Transports en commun blindés, temps froid et venteux, formation passionnante mais parfois éreintante, cascade de nouvelles désolantes dans la presse… Pour rester à peu près sereine face à toutes ces épreuves, rien de tel que de replonger dans les œuvres de l’écrivain nihiliste et hédoniste Albert Cossery !

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Fainéants et mendiants

J’ai découvert l’auteur égyptien et francophone Albert Cossery ( 1913-2008) à l’adolescence avec le roman Les Fainéants dans la vallée fertile, qui décrit une famille de fainéants notoires traumatisée par les ambitions du petit dernier (il veut trouver du travail, rien ne va plus !). J’ai retrouvé l’écrivain il y a deux ans avec Mendiants et orgueilleux, formidable fresque cairote où les mendiants, naturellement philosophes, se jouent de tous les malheurs avec la grâce de funambules.

La singularité, l’humour mordant et la délicieuse irrévérence de ces deux livres m’ont indubitablement marquée. Albert Cossery expliquait aux journalistes qu’il écrivait « pour que quelqu’un qui le lise n’aille pas travailler le lendemain ». Rétif à toute idéologie, il refusa la Légion d’honneur quelques mois avant de mourir.

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Pas d’ambition, pas de complications !

La semaine dernière, grâce aux éditions de L’Échappée et à la librairie anarchiste Quilombo, j’ai découvert Le Désert des ambitions, dans lequel l’essayiste Rodolphe Christin rend hommage à l’écrivain libertaire.

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Cette lecture m’a replongée dans de savoureux extraits des romans de Cossery. Voici par exemple comment il décrit, dans Mendiants et orgueilleux, la société de consommation qu’un de ses personnages principaux, Gohar, exècre :

En aucun cas il n’aimait s’aventurer dans cette citadelle du lucre et de l’ennui. La fausse beauté de ces grandes artères, grouillantes d’une foule mécanisée – d’où toute vie véritable était exclue – lui était un spectacle particulièrement odieux. Il détestait ces immeubles modernes, froids et prétentieux, semblables à de gigantesques sépultures. Et ces vitrines violemment éclairées, remplies d’objets invraisemblables, dont nul l’avait besoin pour vivre. 

Dans Les Couleurs de l’infamie comme dans ses sept autres bouquins, Albert Cossery livre sans fioritures sa conception de la vie :

Le seul temps précieux est celui que l’homme consacre à la réflexion. C’est une de ces vérités indécentes qu’abominent les marchands d’esclaves.

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Scène surréaliste et cocasse

Et je viens d’apprendre que Mendiants et orgueilleux avait été adapté en 1991 en bande dessinée par l’artiste Golo (éditions Futuropolis). La couverture est très jolie et j’ai hâte de voir ça de plus près 🙂 

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La planche suivante correspond à un de mes épisodes préférés du roman, surréaliste et cocasse, où Yéghen découvre, au beau milieu de la nuit, que l’hôtelier lui a retiré sa couverture pour la prêter à un autre client : 

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Un froid intense régnait dans la chambre. Il fit un geste pour ramener à lui l’édredon, mais à sa grande surprise il découvrit que celui-ci avait disparu. La stupéfaction lui coupa le souffle : il n’arrivait pas à comprendre ce qu’était devenu l’édredon. De toutes ses forces, il se mit à appeler l’hôtelier.
Un temps infini passa, mais personne ne répondit. Yéghen haletait, assis dans le lit, les bras croisés sur la poitrine pour se préserver du froid. Il allait appeler de nouveau, lorsque la porte s’ouvrit et que l’hôtelier apparut dans l’embrasure, tenant à la main une lampe à pétrole. Il s’avança d’un pas prudent, un doigt sur la bouche.
– Où est l’édredon ? s’écria Yéghen. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
– Ce n’est rien, chuchota l’hôtelier. Je suis en train d’endormir un client avec. Dès qu’il sera endormi, je te le rapporterai, sur mon honneur ! Seulement, je t’en conjure, ne fais pas de scandale.
Yéghen réalisa alors que c’était arrivé pendant son sommeil. L’hôtelier était venu dans sa chambre, l’avait débarrassé de l’édredon, pour le donner à un nouveau client. Il était complètement ahuri par ces procédés fantastiques.
– Vous n’avez qu’un seul édredon pour tout l’hôtel, demanda-t-il ?
– Oh non ! dit l’hôtelier toujours à voix basse. C’est un hôtel de premier ordre ; nous avons trois édredons. Mais nous avons aussi beaucoup de clients.
– Je comprends, dit Yéghen. Qu’allons-nous faire ? J’ai froid, moi. Et je tiens à dormir. Je veux l’édredon.
– C’est l’affaire d’un instant, dit l’hôtelier. Sur mon honneur, je te le rapporte tout de suite. Le client à qui je l’ai donné était très fatigué ; il dormait debout. Il doit être tout à fait endormi maintenant. Ne bouge pas ! Je vais voir. Et ne crie pas surtout.

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Pour aller plus loin :

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L’amie araignée

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(Oiseau bleu et araignée, estampe de Imao Keinen)

Pour la plupart d’entre nous, le concept « d’amie araignée » s’apparenterait plutôt à un oxymore. Et pourtant, quoi de plus inoffensif et conciliant que cette petite bestiole à huit pattes ?

Avec l’arrivée de l’automne, les araignées vont naturellement réapparaître dans nos lieux de vie, si ce n’est pas déjà fait. Elles ne s’installent pas dans les salles de bains et les chambres pour donner des sueurs froides aux humains, mais tout simplement pour trouver un partenaire et se reproduire. Nous sommes donc franchement le cadet de leurs soucis 🙂

(ci-dessous, l’artiste symboliste Odilon Redon fait de l’araignée une petite bête facétieuse – L’araignée, elle sourit, les yeux levés, 1887)

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Délit de sale gueule

Les araignées sont très rarement dangereuses. Ce qui nous rend fébriles et belliqueux à leur égard : leurs grandes pattes, leur vélocité et leur vilain corps brun et poilu ! Ces arguments sont-ils recevables ? Peuvent-ils justifier la moindre méchanceté ? Non.

Il y a bien longtemps, il m’est arrivé, lamentablement, de dégainer la bombe insecticide pour exterminer une araignée dont la taille, plus importante que celle de ses congénères, m’horrifiait au-delà du supportable. Seule solution envisagée pour moi à l’époque : le massacre. Avec plusieurs années de recul, je suis tout simplement consternée : comment ai-je pu m’en prendre aussi violemment à des bêtes si fragiles et si peu menaçantes ? J’avais 25 ou 30 ans. J’étais jeune, impulsive, stupide. La culpabilité me dévorait ensuite pendant de longues minutes, et pour cause : le monstre, c’était bien moi.

(cette sculpture monumentale de Louise Bourgeois est un hommage à sa mère qui, loin d’être une créature effrayante, pratiquait la couture comme une araignée tisse sa toile – Maman, 1999)

maman louise bourgeois

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Colocataires

Les araignées ne méritent pas notre haine ni notre dégoût. Par respect pour la vie et pour les animaux, acceptons-les comme des colocataires dans nos jardins et sous nos toits. Voici deux haïkus (les haïkus sont des poèmes japonais de 17 syllabes) qui nous parlent des araignées avec une tendresse bouleversante (j’ai déjà eu l’occasion d’en parler sur ce blog, les Japonais se passionnent pour les insectes). Le premier haïku a été écrit par la bonzesse Chiyo-ni, le second par Shiki :

le liseron du matin
malgré la toile d’araignée
a éclos

tapie dans le coin d’un vieux mur
immobile
l’araignée enceinte

Et voici deux haïkus que j’ai moi-même écrits :

potager picard
entre deux fleurs d’échalote
l’araignée tricote

partageant ma salle de bains
avec une araignée
mon cœur est en paix

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Pour aller plus loin :

(l’artiste Justin Gershenson est fasciné par les insectes et les araignées)

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Ensemble, défendons notre planète

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(point de rassemblement de la marche, place de l’Hôtel-de-Ville, Paris)

Cet après-midi à Paris, la « marche pour le climat » organisée par Maxime Lelong, un citoyen écologiste jusque là inconnu au bataillon, a rassemblé environ 35 000 personnes (20 000 selon la police, 50 000 selon les organisateurs). Vers 14h30, une véritable marée humaine a effectivement submergé la place située devant l’Hôtel de Ville et les différentes avenues alentour. Le cortège a quitté le quartier vers 15h30 pour se diriger vers le nord de la capitale, avant de rejoindre la place de la République vers 17h00, tout ceci dans une ambiance pacifique et bon enfant.

Merci Maxime !

(toutes les générations ont répondu à l’appel)

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Cette idée de rassemblement citoyen a germé dans la tête de Maxime Lelong au lendemain de la démission de Nicolas Hulot (le 28 août dernier), jusque là ministre de la Transition Écologique et Solidaire, qui interpellait alors, avec une amertume plus que palpable, les auditeurs de France Inter et par là même, tous les citoyens français :

Est-ce que j’ai une société structurée qui descend dans la rue pour défendre la biodiversité ? Est-ce que j’ai une union nationale sur un enjeu qui concerne l’avenir de l’humanité et de nos propres enfants ?

(bannière de l’association française Bloom)

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Suite à l’appel de Maxime Lelong, 35 000 franciliens et d’innombrables associations (internationales, nationales et locales ; connues du grand public comme Greenpeace ou Agir pour l’environnement, ou plus confidentielles telles que Green’Houilles ou Grands Parents pour le climat) se sont donc déplacés pour exprimer leur inquiétude, leur colère et leur volonté de voir s’améliorer urgemment la triste situation écologique de notre planète. Par ailleurs, des centaines d’événements ont été organisées sur tout le territoire français aujourd’hui, dans le même état d’esprit 🙂

Les citoyens sont dorénavant invités à réagir plus souvent, que ce soit au quotidien ou lors de rassemblements comme celui d’aujourd’hui : pour défendre la planète (son climat, sa biodiversité, ses zones sauvages, la santé de ses habitants) et pour condamner les produits phytosanitaires, les énergies polluantes ou encore, bien évidemment, les lobbys !

(arrivée sur la place de la République)

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Pour aller plus loin :

Des conditions de travail moins sordides pour les ânes de Santorin

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(pour cet article sur les ânes de Santorin, en Grèce, j’ai choisi des photographies prises en Italie par Rachele Totaro, dans un sanctuaire qui recueille des ânes ayant souffert)

Sur la célèbre île des Cyclades, chaque jour, de nombreux ânes sont sommés d’assurer le transport des touristes et de leurs bagages, depuis le port jusqu’à la ville principale, Thera, située quelques centaines de mètres plus haut. Depuis plusieurs années, les militants de la cause animale protestent contre la surexploitation de ces pauvres équidés. On a en effet transformé ces animaux en attraction touristique et en machines à sous sans se soucier de leur bien-être et de la manière dont ils vivaient cette mission imposée.

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Mais régulièrement, les touristes clairvoyants (ou tout simplement empathiques ?) et les militants constatent que ces pauvres animaux vivent une véritable épreuve :

  • pas d’accès à l’eau
  • pas d’abri à l’ombre pendant les pauses
  • des plages de travail très importantes
  • des selles non adaptées, des brides de mauvaise qualité
  • des charges trop lourdes (bagages importants, touristes obèses)
  • de la maltraitance, des coups de la part des âniers

(un âne en paix)

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La municipalité de Santorin réagit enfin !

Suite à une nouvelle vidéo qui montre un muletier donner des coups violents à l’une de ses bêtes, un groupe de militants grecs (trois associations de défense des équidés et une association végane) sont venus s’opposer aux âniers. Une énième altercation qui a enfin poussé la municipalité de Santorin à réagir en réunissant associations et propriétaires des ânes. La mairie a ainsi déclaré le 28 juillet que plusieurs mesures seraient prises :

  • des animaux correctement abreuvés
  • des abris à l’ombre pour les temps de pause
  • des horaires de travail encadrés
  • une limitation du poids des charges
  • l’exclusion des propriétaires violents

Affaire à suivre, donc !

(deux amis)

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Pour aller plus loin :

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Qi Baishi, pour l’amour des fleurs et des oiseaux

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(peinture sur éventail, représentant une sauterelle et une renouée en fleurs)

Qi Baishi (1864-1957) est considéré comme l’un des grands maîtres de la peinture chinoise du début du 20e siècle. Il fait dorénavant partie des artistes les plus cotés du monde, à l’instar de son contemporain Zhang Daqian (1899-1983).

Aîné de sa fratrie mais également enfant à la santé fragile, Qi Baishi a été profondément aimé par ses parents et grands-parents. D’origine paysanne, issu d’une famille pauvre, il restera toute sa vie très attaché à ses racines et à sa région natale.

Tout petit, il prend déjà un plaisir fou à reproduire sur papier ce qui l’entoure : il se passionne pour le dessin. A l’adolescence, pour subvenir aux besoins de sa famille, il apprend et pratique plusieurs métiers : charpentier, menuisier, puis graveur de sceaux et peu à peu, peintre. A 20 ans, il découvre avec ivresse le fameux Traité de peinture du jardin grand comme un grain de moutarde (une méthode encyclopédique d’apprentissage de la peinture), une révélation dont il dira plus tard :

Tomber sur ce traité de peinture, c’était comme trouver par hasard un trésor, j’avais envie de l’étudier à fond, de le copier et le recopier des dizaines de fois.

C’est ainsi qu’il devient progressivement peintre. Mais ce n’est qu’à partir de l’âge de 40 ans qu’il va se spécialiser dans la représentation des fleurs, oiseaux, insectes. En outre, Qi Baishi deviendra célèbre sur le tard.

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(l’univers studieux et apaisant de Qi Baishi)

Amoureux de la nature et foncièrement épris de solitude, Qi Baishi s’attribue plusieurs surnoms qui décrivent sa personnalité, parmi lesquels : Ermite du bois (parce qu’il a appris à travailler le bois), Vieil Habitant de la vallée des abricots, Vieille Lentille d’eau ou encore Vieillard qui profite de la montagne…

Son intérêt pour les beautés de la faune et de la flore le conduira à peindre de nombreuses espèces végétales (chrysanthème, magnolia, lotus, volubilis, bégonia, palmier, saule, glycine…), beaucoup de fruits et de légumes (courge, piment, chou, aubergine, prune, grenade, pêche, litchi…) mais également de nombreux animaux. Il se passionne pour l’observation des oiseaux (martin-pêcheur, moineau, hirondelle, aigle, poussin, canard…), des insectes (guêpe, abeille, libellule, vers à soie, papillon, cigale, mante, criquet, sauterelle, punaise…) et prend d’une façon générale beaucoup de plaisir à représenter le règne animal (araignée, crevette, crabe, poisson, grenouille, têtard, buffle, tortue, écureuil…). Voici un buffle sous un saule :

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Esthète et contemplatif

Au cours de sa vie, Qi Baishi a beaucoup voyagé et déménagé. C’est ce qui explique l’un de ses surnoms, Vieille Lentille d’eau : la lentille d’eau n’étant pas arrimée, elle vit au gré du courant.

La manière dont il décrit l’une de ses habitations souligne son tempérament contemplatif :

Autour du temple Meigong, en plus des pruniers, il y avait beaucoup d’hibiscus et quand les fleurs étaient écloses, on aurait dit que l’on avait déployé une immense pièce de brocart brodé, c’était magnifique. A l’intérieur du temple, il y avait un espace laissé vide, où j’aménageai un cabinet de travail que j’appelai « Logis poétique emprunté à la montagne ». Devant cette pièce, à l’arrière de l’habitation, je plantai plusieurs bananiers. En été, ils étendaient leur ombre verte rafraîchissante ; en automne, par les nuits pluvieuses et venteuses, le bruissement de l’eau sur leurs feuilles était particulièrement propice à la composition de poèmes.

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Des œuvres variées

Qi Baishi a beaucoup peint les détails de la nature, mais également réalisé des portraits et de somptueux paysages. Voici à gauche une feuille de lotus et à droite, une humble embarcation naviguant entre d’immenses rochers :

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Observateur de la nature

En esthète, Qi Baishi percevait la beauté dans chaque fruit, chaque légume. Voici comment est né son intérêt pour les litchis :

Quand nous retournâmes à Qinzhou, c’était la saison des litchis. Les arbres dans les champs que j’apercevais de la route portaient abondance de fruits, c’était très beau. A partir de ce jour-là, je me mis à peindre des litchis. Une fois, quelqu’un vint m’apporter tout un chargement de litchis que j’échangeai contre une peinture, c’était un troc élégant.

Ici, Qi Baishi décrit le moment qui lui a donné envie de peindre des volubilis  :

Mei Lanfang était très affable, extrêmement poli, et d’une rare élégance. A l’époque il habitait à Beilucaoyuan, dans le quartier de Qianmenwai, son cabinet de travail s’appelait le « Pavillon aux jades rassemblés » et était arrangé avec beaucoup de goût. Il cultivait beaucoup de fleurs et de plantes chez lui ; des volubilis par exemple, il en avait une centaine de variétés différentes dont certaines avaient des fleurs de la taille d’un bol, je n’avais jamais vu cela. A partir de ce moment-là, je me mis à peindre des volubilis et des liserons.

(ci-dessous, peinture représentant une cigale et un feuillage d’automne)

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Pour aller plus loin :

  • à Xiangtan, à proximité de son village natal, un musée mémorial est consacré à Qi Baishi
  • Qi Baishi, le peintre habitant temporaire des mirages est un magnifique ouvrage paru aux éditions Picquier : il comprend plus de 100 peintures, mais aussi le récit autobiographique de l’artiste (qui s’était confié à son élève Zhang Cixi quelques années avant sa mort)
  • la librairie parisienne Le Phénix (72, bd de Sébastopol, 75003), spécialiste de l’Asie, propose de nombreux livres sur la Chine, la Corée, le Japon, la Mongolie ou encore le Tibet, avec un rayon de bouquins sur les beaux-arts asiatiques !

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Inspiration japonaise : les vases muraux

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(au Japon, un morceau de bambou fait naturellement office de vase)

J’ai découvert le vase mural il y a quelques années, en m’intéressant au Japon. J’aime toujours autant le concept… !

Ikebana, kesako ?

Les Japonais, un des peuples les plus raffinés qui soient, ont élevé la composition florale au rang de discipline artistique. En japonais, composition florale se dit ikebana, ce qui signifie « mettre dans l’eau des fleurs vivantes ». Autrement dit : elles sont vivantes, on en prend soin.

L’occidentale Gusty Luise Herrigel a eu l’honneur, durant les années 1920, de suivre les cours particuliers d’ikebana du maître Bokuyo Takeda. Elle raconte son expérience (très rare à l’époque pour une occidentale) dans l’ouvrage La Voie des fleurs, le zen dans l’art japonais des compositions florales (paru aux éditions Dervy). Parmi les comportements à adopter pour bien arranger les fleurs, il faut par exemple : faire silence, se vider la tête, traiter les fleurs avec tendresse, ou encore « ne demander à une fleur que ce qui est conforme à sa nature »…

Ci-dessous, un poème végétal aux couleurs d’automne à gauche et ce qui semble être un camélia (fleur d’hiver) à droite.

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Le vase mural

Le vase mural n’est qu’un type de présentation parmi d’autres. Dans la discipline de l’ikebana, on distingue trois techniques : le seikwa (avec l’idée de plantes coupées), le nageire (mode de composition libre) et le moribana (composition sous la forme d’un paysage). Le vase mural est surtout choisi pour les compositions nageire.

En outre, comme l’explique Gusty Luise Herrigel, « les plantes sarmenteuses, munies de vrilles, ou celles qui poussent naturellement penchées s’accommodent mieux des vases suspendus ou accrochés ». Encore une fois, celui qui compose le bouquet s’adapte aux végétaux qu’il a sélectionnés, pour respecter leur personnalité et mettre en valeur leur charme naturel.

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La chambre de thé

La cérémonie du thé, un rituel particulièrement codifié, offre toujours une place aux fleurs. La technique nageire (composition libre) est celle utilisée dans la chambre de thé et en général, elle est pratiquée avec un vase accroché (vase mural). Voici ce qu’écrivait Gusty Luise Herrigel à propos des fleurs choisies pour la cérémonie du thé :

Pour être associée au culte du thé et correspondre à son esprit, la plante choisie pour la Chambre de thé ne peut qu’y être présentée de la façon la plus naturelle. Souvent on n’y voit pas autre chose qu’un petit rameau soigneusement choisi, ou une fleur unique entourée de quelques feuilles vertes. Le récipient qui lui est destiné est lui-même sans prétention : un simple morceau de bambou, une calebasse, une écorce d’arbre. Il est accroché à l’un des piliers de bois précieux de la petite Chambre de thé, d’où la fleur se penche de l’air le plus naturel. Ce mode de suspension convient tout particulièrement aux plantes à liane, aux fleurs de prairie et aux végétaux sauvages.

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Alcôve japonaise 

Dans les maisons japonaises, on trouve souvent un tokonoma. Il s’agit d’une alcôve, d’un espace sacré, dans lequel dialoguent une oeuvre sur rouleau (peinture ou calligraphie) et une composition végétale fraîchement réalisée (légumes – les Japonais vénèrent également les légumes -, branchage ou fleurs). Là aussi, le récipient utilisé est souvent un vase accroché. Voici un tokonama photographié par Stéphane Barbery, passionné de culture japonaise :

Feuilles noires, fleur blanche

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Pour aller plus loin :

  • Stéphane Barbery, artiste polyvalent passionné de culture nippone (photo ci-dessus), se présente avant tout comme quelqu’un « qui apprend ». Il a un site internet et un compte Flickr sur lequel on peut admirer 20 000 de ses photos prises au Japon
  • la boutique parisienne Kimonoya vend un beau choix de paniers tressés pour compositions murales variées. On y trouve parfois aussi des vases muraux en céramique (selon arrivage). Tout est fait à la main, tout est de qualité. Ne pas se fier à leur site internet, qui ne donne pas une véritable idée de la beauté et de la richesse de ce magasin exceptionnel, situé au 11, rue du Pont Louis-Philippe.

 

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L’être humain dans l’esthétique chinoise

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(peinture contemporaine de Hu Yongkai)

Quelles que soient les époques, l’esthétique chinoise a toujours décrit ou chanté la beauté de la nature, la solitude bienfaitrice ou mélancolique de l’anachorète, le plaisir des sens, le dépouillement heureux ou encore la vacuité de l’existence humaine. Et il est frappant de constater à quel point ces sujets sont encore évoqués par les artistes chinois du XXe siècle avec une fraîcheur intacte…

Dans de très nombreuses œuvres chinoises, la nature occupe toute la scène et l’humain y est quasiment absent (si ce n’est dans la description du sentiment de l’artiste face à une nature souveraine). J’ai voulu, au contraire, illustrer cet article avec quelques poèmes et peintures qui incluent la présence humaine et chantent la joie de vivre !

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Le gynécée langoureux de Hu Yongkai 

Ci-dessus et ci-dessous, deux ravissantes peintures de Hu Yongkai. L’artiste est né à Pékin en 1945 et vit actuellement aux États-Unis. Il représente principalement des femmes coquettes ou oisives, souvent dans leur intérieur. Mais la nature reste toujours présente dans les œuvres de Hu Yongkai, grâce à un paravent fleuri, un bouquet de fleurs éclatantes ou encore une fenêtre qui donne sur des éléments végétaux.

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Shitao, amoureux de la beauté 

Shitao naquit en 1642 (fin de la dynastie Ming) et fut élevé par des moines bouddhistes. Il était surnommé le moine Citrouille-Amère. Il a excellé dans tous les genres picturaux : paysages, végétaux, portraits…

La peinture ci-dessous m’émerveille littéralement. La brume y fait une apparition théâtrale et la présence humaine y est à la fois minuscule et évidente. Cette oeuvre n’aurait évidemment pas du tout la même portée si on n’y décelait aucune présence humaine. C’est la silhouette de l’ermite qui donne toute sa beauté à ce paysage onirique, car c’est grâce à elle qu’on éprouve, d’instinct, en admirant cette scène de promenade, l’émotion d’évoluer dans un tel paysage…

shitao

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La douce folie de Han Shan

Han shan est un poète et ermite chinois du IXe siècle. C’est sur des bambous, des arbres, des rochers et sur les murs des maisons que cet artiste au cœur « pur comme un lotus blanc » a écrit ses poèmes. Les villageois se moquaient de lui et le prenaient pour un dingue. Il était considéré comme un marginal ou un illuminé. Voici deux de ses textes :

une chaumière de paysan, ma demeure d’homme sauvage
devant la porte, carrosses et chevaux se font rares
dans les bois sombres, les oiseaux se rassemblent
dans le torrent profond, les poissons abondent –
accompagné de mon fils, je cueille les fruits de la montagne
avec ma femme je laboure les champs inondés –
dans la maison, qu’y a-t-il ?
juste un lit encombré de livres…

~

mes livres regorgent de poèmes de lettrés savants
ma cruche déborde du vin des sages
en balade j’aime contempler les vaches et leurs veaux
assis, le vin et les livres sont disposés à mes côtés –
le givre et la rosée imprègnent le toit de chaume
la lumière de la lune éclaire la fenêtre ronde –
après avoir bu deux coupes, je déclame deux ou trois poèmes

*

Le monde « simple et tranquille » de Lao Shu

Voici maintenant une peinture et deux poèmes de l’artiste chinois contemporain Lao Shu (« vieil arbre »), de son vrai nom Liu Shuyong. Peintre-poète, Lao Shu est également critique d’art et il donne des cours à l’Institut des médias et de la culture de Pékin.

lao

Théiers dans les champs,
Luxuriance des jeunes feuilles.
Vient le temps où les fleurs tombent
Quand arrivent brumes et bruines.
Théiers dans les champs,
On cueille en chuchotant.
Le chant des oiseaux
Résonne au fond de la vallée,
Tout est poème.

~

Je songe fortement à m’évader
Pour vivre dans les montagnes désertes
Bâtir une cahute en forêt devant les fleurs.
Enfermé, j’y lirai des livres érotiques,
Dehors, je cultiverai mon potager.
Souvent, je me livrerai à des jeux amoureux,
Par hasard, des amis viendront me voir.
Je n’aurai qu’un désir : m’éloigner de la vie mondaine,
Ne pas jouer au prétentieux ou au mystificateur.
Car, en fin de compte, mes cendres
Finiront au fond d’un ravin, emportées par le flot.

*

Pour aller plus loin :

  • les éditions Moundarren proposent un sublime recueil des poèmes de Han Shan, intitulé Merveilleux le chemin de Han Shan
  • depuis 2011, le peintre-poète contemporain Lao Shu tient un blog en chinois, sur lequel il édite régulièrement ses textes et ses peintures
  • les éditions Philippe Picquier, spécialisées dans l’Asie, ont édité en octobre 2017 un très bel ouvrage consacré aux peintures et poèmes de Lao Shu : Un monde simple et tranquille (cliquer sur « extrait » pour découvrir une vingtaine de ses petits chefs d’oeuvre)