Splendeurs et misères de la mangrove

Ondřej Prosický ibis rouge mangrove

(ibis rouge, photo de Ondrej Prosicky)

La mangrove couvre entre 130 et 150 000 km² de surface sur la terre (1% des forêts tropicales). Longtemps considérée comme un lieu hostile et inutile, parfois tristement reléguée à la fonction de décharge sauvage, la mangrove est dorénavant mieux protégée grâce à son potentiel écologique.

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Une biodiversité spécifique 

Interface entre terre et mer, la mangrove est une forêt principalement composée de palétuviers. Ces derniers, inféodés au littoral, ont la particularité de bien supporter les marées hautes et le sel. Qui n’a pas déjà entendu parler de leurs inextricables et fantasmagoriques racines échasses ? Ces dernières offrent aux arbres un maintien efficace dans un sol plus ou moins vaseux, tout en abritant de nombreuses petites bêtes 🙂

En effet, si la végétation de la mangrove est relativement monotone (le palétuvier y règne en maître), sa faune est riche : crabes, poissons, mollusques, insectes, reptiles, amphibiens, mammifères, oiseaux. Ces animaux y trouvent abri (par exemple pour se reproduire) et nourriture.

(la constitution des poissons du genre Periophthalmus leur permet de rester en surface en attendant la marée haute)

periophthalmus gobie poisson mangrove

(le nasique, endémique de l’île de Bornéo, fréquente allègrement la mangrove)

Nasique / Proboscis monkey

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Les vertus de la mangrove

La mangrove a de nombreuses vertus. Tout d’abord, de par sa situation spécifique entre terre et mer, elle permet de protéger les humains des tsunamis et des cyclones, limitant ainsi les dégâts causés par ces catastrophes « naturelles » (quand elles ne sont pas trop violentes).

La mangrove a une autre qualité : elle retient les polluants issus des activités humaines, empêchant ainsi les eaux usées domestiques, les résidus de produits phytosanitaires et les déchets industriels toxiques, de se répandre dans la mer. Elle pourrait d’ailleurs visiblement supporter des doses élevées de pollution (et parfois en partie les absorber), épargnant ainsi la faune et la flore environnantes.

Enfin, la mangrove et ses palétuviers figurent en première place des écosystèmes les plus productifs et les plus riches en carbone. Cette capacité de stockage permet aux scientifiques d’affirmer que la disparition des mangroves accentuerait encore le réchauffement climatique.

(les racines échasses offrent aux palétuviers un bon maintien en dépit du sol instable)

racines echasses mangrove

L’anthropocentrisme est un vilain défaut 

Mais une fois qu’on a dressé la liste des bénéfices environnementaux que la mangrove apporte aux humains, comment ne pas se demander si ce raisonnement utilitariste est décent ? Comment peut-on accepter de considérer les mangroves comme de simples stations d’épuration, ou les réduire à des barrages contre les catastrophes dues au réchauffement climatique ? Elle a bon dos, la mangrove !

L’être humain est la pire espèce que la planète Terre ait jamais porté. Pour son seul profit, il exploite sans limite chaque richesse naturelle à laquelle il a accès, détruisant tout sur son passage. Quand il a tout salopé, il sollicite encore la nature pour réparer les dégâts au lieu de se remettre sérieusement en question. Consternant 😦

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Zone à aimer, zone à défendre 

La mangrove est belle, innocente et fragile. Si elle protège les humains des catastrophes « naturelles » qu’ils ont engendrées, elle ne résiste pourtant pas à la destruction des tsunamis et des cyclones les plus violents. Si elle a une importante capacité à encaisser les déchets toxiques, la pollution finit tout de même par tuer les animaux et les arbres de la mangrove au-delà d’une certaine limite.

A l’arrivée de l’être humain sur terre, la mangrove et ses habitants faisaient resplendir le littoral tropical depuis déjà bien longtemps. Ils avaient tant à nous apprendre… Parce que nous la mettons en danger depuis plusieurs décennies, la mangrove a dorénavant besoin de nous. Défendons-la furieusement, pas seulement pour nous protéger de notre bêtise mais aussi pour elle-même !

(un varan pensif)

varan mangrove

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Pour aller plus loin :

  • l’ouvrage Mangrove, une forêt dans la mer, édité en 2018 aux éditions du Cherche midi avec le CNRS, fait un point sur ce que les scientifiques savent aujourd’hui de la mangrove
  • avec les marécages forestiers, les forêts de plaine tropicale et les forêts de montagnes tropicales, la mangrove fait partie des variantes de ce qu’on appelle la forêt tropicale, à laquelle Francis Hallé a consacré le très bel ouvrage Plaidoyer pour la forêt tropicale, aux éditions Actes Sud en 2014
  • le livre Mangrove des Antilles, rédigé par Pierre Courtinaud aux Editions PCP en 2004, offre une immersion dans l’univers mystérieux de la mangrove grâce à de nombreuses photos de faune et de flore

(aigrette ardoisée perchée sur un palétuvier)

aigrette ardoisee mangrove

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L’amie araignée

imao keinen oiseau bleu et araignée

(Oiseau bleu et araignée, estampe de Imao Keinen)

Pour la plupart d’entre nous, le concept « d’amie araignée » s’apparenterait plutôt à un oxymore. Et pourtant, quoi de plus inoffensif et conciliant que cette petite bestiole à huit pattes ?

Avec l’arrivée de l’automne, les araignées vont naturellement réapparaître dans nos lieux de vie, si ce n’est pas déjà fait. Elles ne s’installent pas dans les salles de bains et les chambres pour donner des sueurs froides aux humains, mais tout simplement pour trouver un partenaire et se reproduire. Nous sommes donc franchement le cadet de leurs soucis 🙂

(ci-dessous, l’artiste symboliste Odilon Redon fait de l’araignée une petite bête facétieuse – L’araignée, elle sourit, les yeux levés, 1887)

odilon redon araignée

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Délit de sale gueule

Les araignées sont très rarement dangereuses. Ce qui nous rend fébriles et belliqueux à leur égard : leurs grandes pattes, leur vélocité et leur vilain corps brun et poilu ! Ces arguments sont-ils recevables ? Peuvent-ils justifier la moindre méchanceté ? Non.

Il y a bien longtemps, il m’est arrivé, lamentablement, de dégainer la bombe insecticide pour exterminer une araignée dont la taille, plus importante que celle de ses congénères, m’horrifiait au-delà du supportable. Seule solution envisagée pour moi à l’époque : le massacre. Avec plusieurs années de recul, je suis tout simplement consternée : comment ai-je pu m’en prendre aussi violemment à des bêtes si fragiles et si peu menaçantes ? J’avais 25 ou 30 ans. J’étais jeune, impulsive, stupide. La culpabilité me dévorait ensuite pendant de longues minutes, et pour cause : le monstre, c’était bien moi.

(cette sculpture monumentale de Louise Bourgeois est un hommage à sa mère qui, loin d’être une créature effrayante, pratiquait la couture comme une araignée tisse sa toile – Maman, 1999)

maman louise bourgeois

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Colocataires

Les araignées ne méritent pas notre haine ni notre dégoût. Par respect pour la vie et pour les animaux, acceptons-les comme des colocataires dans nos jardins et sous nos toits. Voici deux haïkus (les haïkus sont des poèmes japonais de 17 syllabes) qui nous parlent des araignées avec une tendresse bouleversante (j’ai déjà eu l’occasion d’en parler sur ce blog, les Japonais se passionnent pour les insectes). Le premier haïku a été écrit par la bonzesse Chiyo-ni, le second par Shiki :

le liseron du matin
malgré la toile d’araignée
a éclos

tapie dans le coin d’un vieux mur
immobile
l’araignée enceinte

Et voici deux haïkus que j’ai moi-même écrits :

potager picard
entre deux fleurs d’échalote
l’araignée tricote

partageant ma salle de bains
avec une araignée
mon cœur est en paix

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Pour aller plus loin :

(l’artiste Justin Gershenson est fasciné par les insectes et les araignées)

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Les Réserves de Vie Sauvage® de l’ASPAS

Carmen Saldana

(illustration de Carmen Saldana)

Qu’est-ce que les animaux deviendraient sans les associations ?

Il en existe des centaines. Certaines ONG orientent tous leurs efforts sur les animaux de compagnie maltraités ou abandonnés, à l’instar de la SPA. D’autres se préoccupent du sort des animaux d’élevage, comme OABA (Oeuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoirs) et 269 Libération animale. Enfin, certains organismes se concentrent sur la faune sauvage. C’est le cas de WWF, Sea Shepherd, la Ligue de Protection des Oiseaux ou encore de l’ASPAS, dont je souhaite vous parler aujourd’hui.

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L’ASPAS, association qui défend les animaux sauvages

Contrairement à ce que beaucoup de citoyens français imaginent, les espaces naturels « protégés » de l’Hexagone, tels que les parcs nationaux et les réserves naturelles, sont rarement sanctuarisés ! En effet, ces zones autorisent allègrement des pratiques telles que la chasse, la pêche ou encore l’exploitation forestière. A ma connaissance, seules les réserves naturelles dites intégrales échappent aux activités humaines (hormis la promenade).

Pour mettre un frein à la destruction et à l’exploitation de la nature, l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS), organisation 100 % indépendante, a donc créé le label Réserve de Vie Sauvage­®.

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Le label Réserve de Vie Sauvage®

Le but de ce label : reconstituer et s’assurer de la protection d’une nature totalement libre, souveraine, bois mort et espèces saproxylophages compris. De nombreuses activités sont bien évidemment bannies des Réserves de Vie Sauvage de l’ASPAS : la chasse et la pêche, cela va sans dire, mais aussi l’agriculture et l’élevage, ou encore la cueillette et les feux. Seule la promenade peut y être pratiquée 🙂

Les êtres humains doivent cesser de considérer les habitants non-humains de la planète Terre comme des esclaves ou comme une matière exploitable. Ces derniers ont une valeur intrinsèque, ils existent pour eux-mêmes.

Pour mener à bien son projet, l’ASPAS doit acquérir des terrains. Elle a donc besoin d’adhérents et de dons. Elle possède d’ores et déjà trois grands espaces : 105 hectares de bois et de landes dans la Drôme (première photo), une zone humide de 60 hectares également dans la Drôme (deuxième photo) et 60 hectares en bordure d’un fleuve dans les Côtes-d’Armor (dernière photo).

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L’Aspas cherche des terrains à acquérir et à protéger

L’appel de l’association sur son site internet est limpide. Elle souhaite être informée de la mise en vente de tout terrain de grande superficie et riche en biodiversité :

Si vous apprenez la mise en vente de milieux naturels riches en vie et répondant aux critères [terrain à grande valeur naturaliste, surface suffisamment conséquente pour permettre un réel secours à la faune qui y trouve refuge], informez-nous rapidement en nous donnant toutes les précisions nécessaires afin que le Conservatoire puisse éventuellement s’en porter acquéreur (après avis du comité scientifique).

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Pour aller plus loin :

  • en mai dernier, j’ai rédigé un article sur l’ouvrage Ré-ensauvageons la France, rédigé par deux membres de l’ASPAS, Stéphane Durand et Gilbert Cochet
  • voici le site officiel de l’ASPAS
  • l’ASPAS fait partie des nombreuses associations qui participent au projet CAP (Convergence Animaux Politique) qui a pour but d’obtenir des changements politiques majeurs en faveur des animaux (sauvages, d’élevage et domestiques)­­

Quand la cicadelle de Madagascar se prend pour une fleur…

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(cicadelle de Madagascar)

Le camouflage et le mimétisme font partie des phénomènes de la nature qui me fascinent le plus en ce moment. Entre autres articles, j’ai eu l’occasion d’en consacrer un à la différence entre camouflage et mimétisme (Animaux cryptiques : camouflage et mimétisme), un autre à la grenouille-mousse (Rencontre avec la grenouille-mousse), un autre encore aux animaux qui troquent, en hiver, leur livrée brune pour une parure blanche afin de mieux se faire oublier dans les paysages neigeux (Magie blanche chez les animaux)…

J’aimerais aujourd’hui vous parler de la cicadelle de Madagascar (Phromnia rosea), un ravissant insecte endémique de l’île malgache qui sait très bien, lui aussi, tromper l’ennemi !

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Madagascar abrite une faune extrêmement riche (il en est d’ailleurs de même pour sa flore), avec 80% d’espèces animales endémiques. Phromnia rosea fait ainsi partie des nombreuses curiosités de l’île. Cet insecte à la jolie couleur rose appartient à la famille des hémiptères (qui comprend également, à titre d’exemples, les punaises, les cigales ou encore les pucerons). Les cicadelles de Madagascar se nourrissent en suçant la sève des végétaux, grâce à leur rostre.

Mais si cette ravissante petite bête fait parler d’elle, c’est surtout pour ses facultés de mimétisme, que ce soit à l’état de larve ou au stade d’imago.

En effet, comme de nombreux insectes, la cicadelle de Madagascar passe par plusieurs étapes avant d’atteindre son stade final (imago) : elle vit d’abord sous la forme de larve, avant de prendre sa forme définitive de cicadelle.

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La larve de Phromnia rosea imite le lichen à la perfection

Il est intéressant de constater que, dès l’état de larve, la bestiole trompe très astucieusement les menaces potentielles ! En effet, la larve de Phromnia rosea, avec sa silhouette hirsute, ressemble à s’y méprendre à une petite touffe de lichen. Ainsi, lorsque les larves sont réunies en nombre, elles dupent les prédateurs en laissant croire à une branche envahie par la végétation.

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Prendre l’allure d’une branche en fleurs pour éloigner les dangers

Au stade d’imago, Phromnia rosea ressemble dorénavant à une délicate petite fleur rose. Or, à Madagascar comme dans de nombreux pays tropicaux, la cauliflorie (spécificité des arbres dont les fleurs et fruits poussent à même le tronc ou la branche, et non pas sur les tiges) est chose courante. Ainsi, lorsque les cicadelles de Madagascar se réunissent en ribambelles sur une branche, cela donne aux prédateurs l’impression qu’ils ont affaire à un simple tronc en floraison !

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Quelques exemples d’arbres cauliflores

Les photographies suivantes illustrent le phénomène de cauliflorie (fleurs et fruits qui poussent à même le tronc ou la branche) sur trois arbres différents : le cacaoyer, Syzygium moorei et le jacquier.

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Syzygium moorei
jacquier

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Pour aller plus loin :

Antarctique : to krill or not to krill

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(gros plan d’un krill, photo de Paul Nicklen)

Quand on tape « krill » sur internet, les moteurs de recherche nous proposent en premier lieu des sites commerciaux : vente, en gros ou au détail, d’huile de krill, de compléments alimentaires à base de krill ou encore de nourriture pour poissons d’ornement. Pourtant, bien avant d’être une source d’antioxydants ou d’oméga 3 en vogue chez les Européens et les Américains argentés, le krill (krill antarctique ou Euphausia superba) est une petite bête absolument essentielle à son environnement : elle est la base de toute la chaîne alimentaire de l’Antarctique !

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La base de la chaîne alimentaire en Antarctique

Le krill est un petit crustacé qui ressemble à une crevette. Les krills consomment du phytoplancton et se déplacent en essaims immenses. Toute la chaîne alimentaire de l’Antarctique dépend du krill : les baleines, les phoques, les manchots, les otaries, les poissons et les oiseaux (albatros, pétrels…). Les scientifiques considèrent que du point de vue de la biomasse, le krill pèse entre 125 et 725 millions de tonnes.

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(léopard de mer, photo de Paul Nicklen)

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Le krill en danger

Depuis plusieurs décennies, le krill est en danger. Qu’est-ce qui le menace ? En premier lieu, le réchauffement climatique. En effet, celui-ci entraîne une diminution de l’aliment principal du krill : le phytoplancton. En outre, le krill, dans les premiers stades de son évolution, a besoin de la banquise pour survivre, or cette dernière se réduit comme peau de chagrin à cause du réchauffement climatique.

Deuxième menace pour le krill : le déclin des réserves de poisson lié à la surpêche. En effet, pour compenser le manque de poissons, la pêche internationale pratique de plus en plus la pêche au krill. 100 000 tonnes de krill sont pêchés chaque année.

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(manchot papou qui jette un oeil sous l’eau, photo de Paul Nicklen)

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Actions, victoires et projets de Greenpeace

En mars 2018, après 3 mois d’expédition, l’ONG Greenpeace a établi un rapport qui démontre que la pêche au krill en Antarctique, en plus de faire directement concurrence aux animaux qui en consomment, les dérange sur leurs lieux de vie et s’avère potentiellement très polluante.

Début juillet 2018, grâce à de fervents défenseurs de l’Antarctique comme Greenpeace, plusieurs industriels de la pêche au krill, et pas des moindres (ils représentent 85 % de la pêche au krill en Antarctique) se sont engagés à ne plus pêcher sur de larges zones sensibles du continent austral. Une belle victoire pour l’écosystème de l’Antarctique !

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(essaim de krills, photo de Paul Nicklen)

Défendre le krill est évidemment pour Greenpeace un moyen parmi d’autres de protéger le dernier lieu encore à peu près préservé de notre planète. L’idée : limiter au maximum toute exploitation commerciale, ralentir la colonisation humaine. L’ONG met d’ailleurs en ce moment tout en oeuvre pour qu’une deuxième Aire Marine Protégée (après celle de la mer de Ross, 1,55 million de km2 de superficie, effective depuis 2017) soit créée en 2018 : celle de la mer de Weddell, qui deviendrait ainsi le plus grand sanctuaire marin du monde avec 1,8 million de km2 de superficie.

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(carte publiée par la revue L’Éléphant en février 2018)

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Pour aller plus loin :

  • la pétition de Greenpeace pour la création du sanctuaire marin de Wedell est toujours ouverte aux signatures, n’hésitez pas à y mettre votre grain de sel 🙂
  • Hélène Bourges, responsable du pôle Océan chez Greenpeace, a donné une interview à France Inter sur le projet de statut d’Aire Marine Protégée pour la mer de Weddell
  • toutes les photos de cet article ont été prises en Antarctique par Paul Nicklen, biologiste et photographe passionné par les pôles (voilà son site internet). Il a notamment publié un magnifique ouvrage intitulé Sublimes Pôles, aux éditions du National Geographic, dans lequel il décrit, avec des photos et quelques textes, le lien très particulier qui l’unit à la vie sauvage de l’Arctique (où il a grandi) et de l’Antarctique :

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La philosophie du bernard-l’ermite

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(un bernard-l’ermite qui prend la pose)

Le bernard-l’ermite (ou bernard-l’hermite), également appelé pagure, est un des animaux les plus croquignolets qui soient 🙂 Du fait de son abdomen mou (sa carapace ne couvre que sa tête et son thorax), ce touchant crustacé est contraint, dès les premiers moments de sa vie, de se dégoter une coquille vide (de gastéropode de mer) adaptée à sa taille pour protéger son corps et ainsi limiter les attaques de prédateurs.

On référence environ 500 espèces de bernard-l’ermite à travers le monde, qui présentent des tailles et des couleurs variées. L’animal mesure entre 2 et 10 cm en moyenne. Il ressemble vaguement à un petit homard :

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Le bernard-l’ermite, au fil de sa croissance, change régulièrement d’abri pour une coquille toujours plus grande. Mais avec les déchets humains qui traînent sur les plages et en mer (j’ai écrit un article intitulé Animaux marins : le plastique, c’est diabolique il y a quelques semaines), on voit de plus en plus de pagures aux déconcertantes allures de « clochards » : certains élisent en effet domicile dans des bouchons de tubes de dentifrice (pour les plus petits) ou de détergents ménagers…

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La belle et la bête

Le bernard-l’ermite vit souvent en symbiose avec l’anémone de mer. J’ai appris ça en Bretagne. J’avais 20 ans mais je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai été bouleversée par cette découverte, un peu comme si on venait de me conter une version attestée, véridique, scientifique, de La Belle et la Bête.

La symbiose est un partenariat (entre deux organismes vivants) qui profite aux deux parties (à ne pas confondre avec le commensalisme : association qui ne bénéficie qu’à l’un des équipiers, sans pour autant nuire à l’autre). C’est par exemple le cas de l’espèce Dardanus pedunculatus, un bernard-l’ermite qui s’acoquine avec l’anémone Calliactis parasitica. On le voit même parfois se promener avec plusieurs anémones sur la coquille !

Le but de cette symbiose ? Tandis que le crustacé est protégé de certains prédateurs grâce aux tentacules urticants de l’anémone, cette dernière profite des restes de repas de son acolyte.

Fait surprenant mais somme toute assez logique : quand il change de coquille, l’invertébré emporte son ou ses anémones dans le déménagement : il les décroche de l’ancienne coquille pour les amarrer à son nouvel abri 🙂

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(un bernard-l’ermite et son anémone attitrée)

Toutes les coquilles sont bonnes à prendre, pourvu qu’elles présentent des dimensions adaptées et qu’elles ne soient pas trouées :

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Troc de coquilles !

Pas toujours facile de trouver coquille à son pied…

En bord de mer, avec de la chance, on peut assister à un phénomène stupéfiant : le troc collectif de coquilles ! Les pagures se rassemblent et se promènent en bande, à la recherche d’une plus grande coquille pour le plus gros d’entre eux. Quand la troupe a déniché la coquille parfaite pour le bernard-l’ermite le plus costaud, les compagnons entament un troc bien rodé : ils se mettent en file indienne, du plus grand au plus petit, et s’échangent ainsi leurs coquilles de façon rapide et efficace. Le plus gros pagure se débarrasse de son ancien abri (pour enfiler sa nouvelle armure), ce qui permet au suivant de le récupérer, et ainsi de suite. Résultat : ils retrouvent tous un nouvel abri à leurs dimensions, jusqu’au plus petit. Il faut le voir pour le croire ! Je vous propose donc une petite vidéo instructive à ce sujet :

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Le bernard-l’ermite inspire les artistes et les poètes 

  • Ode à un bernard-l’ermite, de Lucien d’Azay, est paru aux éditions Les Belles lettres Tibi en août 2015 ; un lecteur en parle en termes très favorables sur le site de Babelio
  • un passionné d’origami très prolifique, prénommé Mathieu, nous invite à découvrir sur son site internet deux jolis modèles de bernard-l’ermite en papier
  • l’artiste japonaise Aki Inomata a fabriqué, grâce au procédé de l’imprimante 3D, de superbes coquilles en plastique à destination des bernard-l’ermite. Chacune des œuvres réalisées représente un lieu célèbre (voir ci-dessous) : New York, Santorin, Honfleur… Sa démarche, très poétique, interroge néanmoins sur l’éthique d’un tel procédé : a-t-on le droit d’arracher à leur milieu naturel des animaux pour les enfermer en aquarium dans un but artistique ? En outre, symboliquement, est-il encore raisonnable en 2018 de valoriser le plastique quand on aborde le thème de la faune sauvage et de la biodiversité ? Tout cela mérite évidemment réflexion…

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Fabuleux coléoptères

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(cours de sciences naturelles ou cours de nutrition ? illustration Edward Sorel pour The New Yorker, 2000)

N’avons-nous pas tous été fascinés, enfants, par la beauté étrange et chatoyante des insectes ? Ces petits animaux, qu’on trouve à peu près partout sauf en mer (forêts équatoriales, eaux douces, déserts, tourbières, littoral marin, régions froides…), nous ouvrent les portes d’un monde onirique.

L’univers des insectes comprend de nombreuses familles, parmi lesquelles les libellules, les sauterelles, les papillons, les fourmis ou encore… les coléoptères. Concentrons-nous aujourd’hui sur cette dernière catégorie. Tous les coléoptères ont ceci en commun que leur corps est protégé par une sorte d’armure : deux ailes antérieures, solides, qu’on appelle élytres, et qui couvrent les ailes postérieures (celles, beaucoup plus fragiles, qui permettent en général à l’animal de voler). On compte 400 000 coléoptères identifiés sur la planète, dont 10 000 observables en France. De la coccinelle à l’impressionnant lucane cerf-volant, en passant par l’élégante cicindèle et la luciole qui s’allume les soirs d’été, la variété des coléoptères présents sur le territoire français est très riche 🙂

Voici quelques-uns des coléoptères qui ont enchanté mon enfance (Ardèche) :

Le carabe espagnol (Carabus hispanus)

Le carabe espagnol, qui fait 3 ou 4 cm de long, a une splendide livrée métallique et colorée. Il vit principalement dans les forêts de châtaigniers, hêtres, chênes. Il hiverne dans les souches et les talus. Ses splendides couleurs ne lui permettent pas de passer inaperçu et font de ce petit bijou sur pattes la proie des oiseaux. Ce qui explique sûrement que dans mes souvenirs d’enfance, le carabe espagnol court très vite et se planque dès qu’il le peut ! Peut-être attend-il la tombée du jour pour se déplacer en toute quiétude ?

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(photo Daniel Rydzi)

Les cétoines 

Plusieurs cétoines se ressemblent beaucoup : la grande cétoine verte (Protaetia aeruginosa), la célèbre cétoine dorée (Cetonia aurata) qui a élu domicile dans le cœur des roses, ou encore la cétoine cuivrée (Protaetia cuprea). L’entomologiste et poète Jean-Henri Fabre a beaucoup écrit sur les cétoines. Voici un court extrait des pages qu’il a consacrées à cette ravissante petite bête dans ses Souvenirs entomologiques :

Qui ne l’a vue, pareille à une grosse émeraude couchée au sein d’une rose, dont elle relève le tendre incarnat par la richesse de sa joaillerie ? En ce lit voluptueux d’étamines et de pétales, elle s’incruste, immobile ; elle y passe la nuit, elle y passe le jour, enivrée de senteur capiteuse et grisée de nectar. Il faut l’aiguillon d’un âpre soleil pour la tirer de sa béatitude et la faire envoler d’un essor bourdonnant.

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(la cétoine dorée présente de discrètes marbrures blanches)

Le gyrin

Le gyrin est un tout petit coléoptère des eaux douces (0,5 à 0,7 cm). Le gyrin nageur (Gyrinus natator) et le gyrin commun (Gyrinus substriatus) se ressemblent beaucoup, on ne peut pas les distinguer l’un de l’autre à l’œil nu.

Avec les libellules, les gerris (qu’on appelle parfois « araignées d’eau ») ou encore les notonectes, le gyrin fait partie du petit peuple des rivières. Les gyrins se regroupent à la surface de l’eau pour élaborer une mystérieuse danse collective, très vive, au cours de laquelle ils chassent leurs proies sans jamais se cogner les uns aux autres. Leur livrée métallique luit intensément sous le soleil. Chacun des deux yeux du gyrin est divisé en deux parties : une partie qui surveille les prédateurs (sous l’eau) et l’autre concentrée sur les proies à capturer (à la surface).

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(photo Kheper06)

Et voici quelques-uns des coléoptères que je rêve d’observer un jour (France) :

La rosalie des Alpes (Rosalia alpina)

Cette créature sublime semble tout droit sortie d’un rêve très audacieux. Elle mesure jusqu’à 4 cm et exhibe d’impressionnantes antennes ponctuées de touffes de poils noirs. Chez le mâle, les antennes sont plus longues que le corps. La rosalie des Alpes se promène principalement sur les troncs de hêtre et de frêne, parfois aussi d’aulne, de peuplier et de saule.

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Le rhinocéros (Oryctes nasicornis)

Ce coléoptère arbore une élégante cuirasse acajou et surtout, une corne qui lui donne très belle allure. Seul le mâle possède cet attribut, qui lui permet d’impressionner et de combattre ses concurrents avant l’accouplement. Cet insecte, qui mesure jusqu’à 4 cm de long, est le plus connu des dynastes européens. Le rhinocéros aimait autrefois passer du temps dans les tas de composts (où l’on trouvait également ses larves), mais l’utilisation généralisée des engrais chimiques l’a poussé à déserter ce type d’endroits.

Oryctes nasicornis - julien arbez

(photo Julien Arbez)

L’hoplie bleue (Hoplia coerulea)

L’hoplie bleue, considérée comme un des plus beaux scarabées européens, mesure plus ou moins 1 cm. On peut l’observer dans le Midi de la France, en particulier dans les prés à proximité des cours d’eau. Elle se nourrit principalement de pollen et de pétales. La couleur bleu azur métallisé qu’on peut observer sur cette photo est réservée au mâle, tandis que la femelle, plus discrète, possède une livrée brunâtre. L’hoplie bleue fait évidemment le bonheur des photographes, mais inspire également les recherches en biomimétisme.

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(photo Christian Pourre)

Pour aller plus loin :

Il existe de nombreux livres formidables sur les insectes et les coléoptères, dans des registres très variés. Quelques exemples :

  • l’ouvrage Musée vivant des insectes, aux éditions De La Martinière Jeunesse, est également un régal pour les adultes. Il a obtenu, à juste titre, le Prix de la Salamandre Junior 2018…
  • Surprenants insectes, aux éditions Glénat, est un petit livre carré qui fait la part belle aux photos…
  • le guide Coléoptères du monde, aux éditions Delachaux et Niestlé, est une référence pour les amoureux d’insectes
  • il en est de même pour le guide Coléoptères d’Europe, toujours chez Delachaux et Niestlé

Je termine cet article avec un exemple du travail de l’artiste Kate Kato, passionnée de faune et de flore, qui réalise des cabinets de curiosité sans cruauté (tout est en papier) :

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