Albert Cossery, la liberté avant tout

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Albert Cossery a vécu dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, dans une chambre de l’hôtel La Louisiane, jusqu’à son décès (photo K-films Amérique)

Transports en commun blindés, temps froid et venteux, formation passionnante mais parfois éreintante, cascade de nouvelles désolantes dans la presse… Pour rester à peu près sereine face à toutes ces épreuves, rien de tel que de replonger dans les œuvres de l’écrivain nihiliste et hédoniste Albert Cossery !

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Fainéants et mendiants

J’ai découvert l’auteur égyptien et francophone Albert Cossery ( 1913-2008) à l’adolescence avec le roman Les Fainéants dans la vallée fertile, qui décrit une famille de fainéants notoires traumatisée par les ambitions du petit dernier (il veut trouver du travail, rien ne va plus !). J’ai retrouvé l’écrivain il y a deux ans avec Mendiants et orgueilleux, formidable fresque cairote où les mendiants, naturellement philosophes, se jouent de tous les malheurs avec la grâce de funambules.

La singularité, l’humour mordant et la délicieuse irrévérence de ces deux livres m’ont indubitablement marquée. Albert Cossery expliquait aux journalistes qu’il écrivait « pour que quelqu’un qui le lise n’aille pas travailler le lendemain ». Rétif à toute idéologie, il refusa la Légion d’honneur quelques mois avant de mourir.

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Pas d’ambition, pas de complications !

La semaine dernière, grâce aux éditions de L’Échappée et à la librairie anarchiste Quilombo, j’ai découvert Le Désert des ambitions, dans lequel l’essayiste Rodolphe Christin rend hommage à l’écrivain libertaire.

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Cette lecture m’a replongée dans de savoureux extraits des romans de Cossery. Voici par exemple comment il décrit, dans Mendiants et orgueilleux, la société de consommation qu’un de ses personnages principaux, Gohar, exècre :

En aucun cas il n’aimait s’aventurer dans cette citadelle du lucre et de l’ennui. La fausse beauté de ces grandes artères, grouillantes d’une foule mécanisée – d’où toute vie véritable était exclue – lui était un spectacle particulièrement odieux. Il détestait ces immeubles modernes, froids et prétentieux, semblables à de gigantesques sépultures. Et ces vitrines violemment éclairées, remplies d’objets invraisemblables, dont nul l’avait besoin pour vivre. 

Dans Les Couleurs de l’infamie comme dans ses sept autres bouquins, Albert Cossery livre sans fioritures sa conception de la vie :

Le seul temps précieux est celui que l’homme consacre à la réflexion. C’est une de ces vérités indécentes qu’abominent les marchands d’esclaves.

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Scène surréaliste et cocasse

Et je viens d’apprendre que Mendiants et orgueilleux avait été adapté en 1991 en bande dessinée par l’artiste Golo (éditions Futuropolis). La couverture est très jolie et j’ai hâte de voir ça de plus près 🙂 

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La planche suivante correspond à un de mes épisodes préférés du roman, surréaliste et cocasse, où Yéghen découvre, au beau milieu de la nuit, que l’hôtelier lui a retiré sa couverture pour la prêter à un autre client : 

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Un froid intense régnait dans la chambre. Il fit un geste pour ramener à lui l’édredon, mais à sa grande surprise il découvrit que celui-ci avait disparu. La stupéfaction lui coupa le souffle : il n’arrivait pas à comprendre ce qu’était devenu l’édredon. De toutes ses forces, il se mit à appeler l’hôtelier.
Un temps infini passa, mais personne ne répondit. Yéghen haletait, assis dans le lit, les bras croisés sur la poitrine pour se préserver du froid. Il allait appeler de nouveau, lorsque la porte s’ouvrit et que l’hôtelier apparut dans l’embrasure, tenant à la main une lampe à pétrole. Il s’avança d’un pas prudent, un doigt sur la bouche.
– Où est l’édredon ? s’écria Yéghen. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
– Ce n’est rien, chuchota l’hôtelier. Je suis en train d’endormir un client avec. Dès qu’il sera endormi, je te le rapporterai, sur mon honneur ! Seulement, je t’en conjure, ne fais pas de scandale.
Yéghen réalisa alors que c’était arrivé pendant son sommeil. L’hôtelier était venu dans sa chambre, l’avait débarrassé de l’édredon, pour le donner à un nouveau client. Il était complètement ahuri par ces procédés fantastiques.
– Vous n’avez qu’un seul édredon pour tout l’hôtel, demanda-t-il ?
– Oh non ! dit l’hôtelier toujours à voix basse. C’est un hôtel de premier ordre ; nous avons trois édredons. Mais nous avons aussi beaucoup de clients.
– Je comprends, dit Yéghen. Qu’allons-nous faire ? J’ai froid, moi. Et je tiens à dormir. Je veux l’édredon.
– C’est l’affaire d’un instant, dit l’hôtelier. Sur mon honneur, je te le rapporte tout de suite. Le client à qui je l’ai donné était très fatigué ; il dormait debout. Il doit être tout à fait endormi maintenant. Ne bouge pas ! Je vais voir. Et ne crie pas surtout.

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Pour aller plus loin :

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Vincent Munier, photographe engagé pour la faune sauvage

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(atèle, Pérou)

Vincent Munier, considéré comme un des plus grands photographes animaliers de sa génération, a prêté une centaine de ses clichés à l’ONG Reporters sans frontières pour la réalisation du 59e numéro de la revue 100 photos pour la liberté de la presse, sorti le 8 novembre et consacré aux journalistes de l’environnement. Ces derniers enquêtent sur des problématiques qui impactent les humains mais aussi les animaux, qui sont pourtant les habitants les plus légitimes de ces royaumes saccagés…

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L’amour des espaces sauvages

Ayant grandi dans les Vosges, élevé par un père très investi dans la protection de la nature, Vincent Munier a toujours aimé observer les animaux de la forêt. Il réalise ses premières photos à l’âge de 12 ans. Cette étape représente un moment charnière de son existence :

J’ai eu mon premier appareil entre les mains vers 12 ans. À cette époque, mon père m’a laissé seul en forêt, à l’affût, sous un filet de camouflage dans une allée forestière, avec un vieux Reflex qu’il m’avait prêté. Après plusieurs heures d’attente, trois petits chevreuils se sont approchés tout près de moi… C’est resté un moment fascinant : j’ai pris des photos complètement floues tellement je tremblais d’émotion, mais j’en garde un souvenir troublant. Dès lors, je n’avais plus qu’une idée en tête : sillonner la forêt pour photographier la nature, puis, peu à peu, les animaux sauvages. Je fuyais les bancs de l’école pour rejoindre la nature : le jour du rattrapage du bac, par exemple, j’étais à l’affût du faucon pèlerin…

(ânes sauvages, Tibet)

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Affût, camouflage et patience

Vincent Munier ne craint ni la solitude, ni l’inconfort des voyages extrêmes, ni le grand froid. Pour photographier les animaux qui le fascinent, il va au bout du monde et s’adapte sans rechigner aux conditions parfois très difficiles qui s’imposent à lui. Il a ainsi exploré les pôles, l’Amazonie, les hauts plateaux d’Asie, le Japon ou encore l’Afrique. Il a également réalisé de superbes photos au cœur de sa région natale (cerfs, lynx boréaux…), qui reste son point de chute.

Son objectif : s’approcher au plus près des animaux qui l’émerveillent, les observer dans leur environnement naturel et en immortaliser la magnificence, tout cela sans les déranger. Pour ce faire, il est prêt à patienter des jours, des semaines, parfois des mois. Il utilise la technique de l’affût et du camouflage. Ainsi, il ne fait pas peur aux animaux, qui le remarquent à peine et ne s’inquiètent pas de sa présence.

(panthère des neiges, Tibet)

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Artiste éthique

Vincent Munier expose dans des galeries en Europe et aux États-Unis (on peut actuellement admirer ses photos à la galerie Blin plus Blin, dans le VIIe arrondissement de Paris, au 46, rue de l’Université). Les plus grandes revues publient régulièrement ses travaux. Mais si l’artiste a acquis une renommée internationale, il garde de bonnes distances avec les sirènes du succès. En 2010, pour rester en accord avec ses convictions, il a créé sa propre maison d’édition, Kobalann, qui lui permet d’éditer ses travaux selon des critères exigeants : ligne éditoriale bien à lui, collaboration avec des entreprises artisanales.

En outre, il soutient plusieurs associations de protection de la faune sauvage telles que WWF.

(lièvre laineux, Tibet)

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Pour aller plus loin :

  • En kiosque depuis le 8 novembre, le numéro 59 de 100 photos pour la liberté de la presse s’intéresse aux difficultés que rencontrent, aux quatre coins du monde, les journalistes qui enquêtent sur l’environnement. Parce qu’ils dérangent les responsables de la déforestation illégale, des  extractions minières ou encore de la pollution des eaux, les conditions de travail de ces journalistes sont particulièrement difficiles dans certains pays. Ils sont souvent censurés, menacés, poursuivis en justice, jetés en prison (Russie, États-Unis…), et parfois assassinés (Brésil, Inde, Philippines, Mexique…). Les recettes de vente de la revue seront entièrement reversées à l’ONG Reporters sans frontières !
  • Voici un joli portrait de Vincent Munier réalisé par Le Parisien en 2016.
  • Et voici une interview intéressante de Vincent Munier réalisée par le magazine Kaizen en 2014.
  • J’ai consacré un article à la panthère des neiges il y a quelques jours, le voici.

(ci-dessous, des bœufs musqués photographiés en Norvège)

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A la rencontre des oiseaux de Guyane

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(couverture du livre, photo d’un guit guit émeraude)

C’est grâce au magazine Espèces que j’ai eu écho de ce livre, Les Oiseaux de Guyane, paru il y a quelques mois aux éditions Biotope. L’auteur de l’ouvrage, Tanguy Deville, nous ouvre les portes d’un monde merveilleux (730 espèces d’oiseaux sont répertoriés en Guyane française) grâce à ses photographies et à ses textes instructifs. Pour ne rien gâcher, les éditions Biotope ont réalisé une maquette parfaitement sobre et élégante. 324 pages de plaisir et de découvertes, donc !

Pour une raison que j’ignore, le livre n’est à ce jour disponible dans aucune librairie parisienne (je suis allée vérifier sur le site très pratique de Paris Librairies), pas même à la librairie Eyrolles qui a pourtant l’habitude de proposer des bouquins des éditions Biotope. Cet ouvrage n’a pourtant rien de trop technique ni de trop spécialisé. Si quelqu’un a une explication, je suis tout ouïe ! Heureusement, on peut le commander dans n’importe quelle librairie.

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(un touquanet koulik pendant son repas)

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Tanguy Deville, voyageur contemplatif

L’auteur de l’ouvrage, épris de nature et de voyages, multiplie les compétences : photographe, il aime aussi dessiner et peindre, et travaille également en tant que naturaliste. Pour la réalisation de ce bouquin, le globe-trotter a utilisé ses talents de photographe et de rédaction. Ses textes, pédagogiques et très accessibles, abordent de nombreux sujets tels que la pollinisation des fleurs, le chants des oiseaux, la prédation, la reproduction, les nids ou encore la biodiversité guyanaise…

Pour évoluer dans les arbres avec aisance et rapidité, Tanguy Deville utilise les techniques de grimpe des élagueurs :

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Escapades en forêt

Malgré les averses à répétition et les nombreux insectes qui lui attaquent la peau, la forêt tropicale n’a rien d’un enfer vert pour Tanguy Deville. Quand il part en vadrouille, il n’a qu’une chose en tête : rencontrer des oiseaux, les approcher autant que possible, les observer dans leurs habitudes et les magnifier grâce à son appareil photo.

Pour optimiser les « rencontres », il s’installe à proximité de branches qui attirent les animaux : celles qui sont en fruits ou en fleurs. Sur cette photo, voici un guit guit céruléen :

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Du sous-bois à la canopée, Tanguy Deville rencontre des oiseaux à tous les étages. Certaines espèces se montrent très craintives, d’autres étonnamment confiantes. Ainsi observe-t-il les oiseaux en train de faire leur toilette, de nourrir leurs petits… Au fil de ses excursions, le photographe a eu l’occasion d’assister à de nombreuses scènes émouvantes, comme celle de ces deux gobe-moucherons venus s’installer sur une branche, au crépuscule, pour y passer la nuit serrés l’un contre l’autre.

Entre lianes et plantes épiphytes, le naturaliste rencontre aussi des lézards, des paresseux, des écureuils ou encore des singes hurleurs, comme celui-ci, en pleine cueillette :

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Les Oiseaux de Guyane
par Tanguy Deville
Éditions Biotope
324 pages, format 26 x 26 cm
Prix : 49 euros

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Pour aller plus loin :

(un guit guit saï qui consomme la pulpe d’un fruit)

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L’amie araignée

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(Oiseau bleu et araignée, estampe de Imao Keinen)

Pour la plupart d’entre nous, le concept « d’amie araignée » s’apparenterait plutôt à un oxymore. Et pourtant, quoi de plus inoffensif et conciliant que cette petite bestiole à huit pattes ?

Avec l’arrivée de l’automne, les araignées vont naturellement réapparaître dans nos lieux de vie, si ce n’est pas déjà fait. Elles ne s’installent pas dans les salles de bains et les chambres pour donner des sueurs froides aux humains, mais tout simplement pour trouver un partenaire et se reproduire. Nous sommes donc franchement le cadet de leurs soucis 🙂

(ci-dessous, l’artiste symboliste Odilon Redon fait de l’araignée une petite bête facétieuse – L’araignée, elle sourit, les yeux levés, 1887)

odilon redon araignée

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Délit de sale gueule

Les araignées sont très rarement dangereuses. Ce qui nous rend fébriles et belliqueux à leur égard : leurs grandes pattes, leur vélocité et leur vilain corps brun et poilu ! Ces arguments sont-ils recevables ? Peuvent-ils justifier la moindre méchanceté ? Non.

Il y a bien longtemps, il m’est arrivé, lamentablement, de dégainer la bombe insecticide pour exterminer une araignée dont la taille, plus importante que celle de ses congénères, m’horrifiait au-delà du supportable. Seule solution envisagée pour moi à l’époque : le massacre. Avec plusieurs années de recul, je suis tout simplement consternée : comment ai-je pu m’en prendre aussi violemment à des bêtes si fragiles et si peu menaçantes ? J’avais 25 ou 30 ans. J’étais jeune, impulsive, stupide. La culpabilité me dévorait ensuite pendant de longues minutes, et pour cause : le monstre, c’était bien moi.

(cette sculpture monumentale de Louise Bourgeois est un hommage à sa mère qui, loin d’être une créature effrayante, pratiquait la couture comme une araignée tisse sa toile – Maman, 1999)

maman louise bourgeois

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Colocataires

Les araignées ne méritent pas notre haine ni notre dégoût. Par respect pour la vie et pour les animaux, acceptons-les comme des colocataires dans nos jardins et sous nos toits. Voici deux haïkus (les haïkus sont des poèmes japonais de 17 syllabes) qui nous parlent des araignées avec une tendresse bouleversante (j’ai déjà eu l’occasion d’en parler sur ce blog, les Japonais se passionnent pour les insectes). Le premier haïku a été écrit par la bonzesse Chiyo-ni, le second par Shiki :

le liseron du matin
malgré la toile d’araignée
a éclos

tapie dans le coin d’un vieux mur
immobile
l’araignée enceinte

Et voici deux haïkus que j’ai moi-même écrits :

potager picard
entre deux fleurs d’échalote
l’araignée tricote

partageant ma salle de bains
avec une araignée
mon cœur est en paix

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Pour aller plus loin :

(l’artiste Justin Gershenson est fasciné par les insectes et les araignées)

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Le bestiaire sublime de Ito Jakuchu

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(détail du rouleau Pivoines et papillons de Ito Jakuchu)

Une fois n’est pas coutume, je me suis levée tôt ce dimanche pour me rendre à l’exposition consacrée au Royaume coloré des êtres vivants, une superbe série de trente rouleaux de soie peints par Ito Jakuchu (1716-1800), au Petit Palais.

L’artiste japonais, qui a principalement pratiqué la peinture de fleurs et oiseaux (un genre pictural asiatique dédié à la représentation des végétaux et des animaux), n’a jamais fait partie d’une école de peinture. Il fut ainsi considéré à son époque comme un « excentrique », selon la formule japonaise consacrée. Réaliser la série du Royaume coloré des êtres vivants lui a pris une dizaine d’années.

(déambulation d’un banc de poissons sur le rouleau Étang aux lotus et poissons)

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L’univers foisonnant de Jakuchu

Ce qui frappe de prime abord dans ce superbe ensemble de rouleaux : les couleurs chatoyantes utilisées par l’artiste, et la présence foisonnante des animaux.

D’aucuns considéreront peut-être que Jakuchu flirte avec le kitsch. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel !

La profondeur de son travail tient en partie à un sens aigu de l’observation. Le peintre était ainsi capable de représenter avec réalisme le plumage d’un canard ou la gueule rose d’un serpent. On sait d’ailleurs qu’il élevait, pour pouvoir les étudier, divers oiseaux chez lui : coqs, paon, perroquet. Son ami Daiten écrivit à ce propos en 1766 :

Jakuchu éleva quelques dizaines de coqs dans son jardin, et consacra plusieurs années à observer leur forme et à les croquer sur le vif. Ensuite, il élargit ses sujets à toutes sortes d’herbes et arbres, oiseaux et bêtes, poissons et insectes ; étudiant dans les moindres détails leurs forme et essence, jusqu’à ce que son pinceau obéisse aux commandes de son cœur.

(détail – il me semble que c’est un loriot – du rouleau Nandina et coq)

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On constate aussi que le peintre était capable d’une grande sobriété quand le sujet s’y prêtait, avec par exemple le rouleau hivernal Oie sauvage et roseaux (voir ci-dessous).

Mais son goût du détail poétique est peut-être ce qui me touche le plus chez Jakuchu : nuée de moineaux gourmands, rouleau entièrement dédié au ballet moelleux des papillons, feuilles de lotus qui pourrissent inéluctablement à la fin de l’été, bébé pieuvre fermement arrimé au tentacule d’une pieuvre adulte, oiseaux en couple, canards mandarins affrontant le froid de l’hiver, passereau prudemment perché (à cloche-pied) sur une branche épineuse…

(détail du rouleau Oie sauvage et roseaux, un des plus sobres de la série)

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Le témoignage d’un monde révolu

Le Royaume coloré des êtres vivants de Jakuchu, avec son cortège d’animaux sublimes et sa myriade de fleurs, est donc un poème, une célébration.

Et pourtant, en sortant de cette exposition, mon sentiment d’émerveillement s’est teinté de mélancolie. En effet, comment ne pas penser, en plongeant dans l’univers foisonnant de Jakuchu, aux tristes constats qu’ont pu faire les spécialistes de la biodiversité ces dernières années : nous sommes dorénavant entrés dans la 6e extinction de masse des espèces animales ; 80 % des insectes ont disparu en 30 ans en Europe ; la population des oiseaux a décliné de 30 % en France en 15 ans. En cause, les pratiques agricoles en général et les pesticides en particulier 😦

Ne nous laissons pas abattre. Pour préserver la beauté de notre planète, continuons de donner le bon exemple autant que possible, de mettre en harmonie nos valeurs et nos actes, d’exprimer notre désaccord !

Le 12 septembre dernier, l’association Nous voulons des coquelicots a lancé un appel aux citoyens français pour organiser une résistance anti-pesticides de grande ampleur. L’annonce a été relayée par un très grand nombre de médias et plus de 150 000 personnes ont déjà signé la pétition, ce qui ne représente qu’un premier pas. En effet, l’idée est de réunir un maximum de citoyens autour d’actions concrètes !

(Le rouleau Étang aux insectes représente un grand nombre d’animaux : insectes très variés tels que la fourmi, la libellule ou la mante religieuse, mais aussi des reptiles et des amphibiens.)

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Pour aller plus loin :

  • attention, en raison de la fragilité de ces rouleaux, l’exposition ne dure qu’un mois : du 15 septembre au 14 octobre 2018 !
  • plusieurs conférences sont organisées au sein du Petit Palais à l’occasion de l’exposition, les voici : Jakuchu, l’homme à la main divine (mercredi 26 septembre, 12h30), L’esprit comme maître de peinture, le peintre comme maître de zen (mercredi 03 octobre, 12h30), Les trois excentriques de Kyoto : Ito Jakuchu, Soga Shohaku et Nagasawa Rosetsu (mercredi 10 octobre, 12h30) et Jakuchu, la maîtrise technique d’un artiste hors du commun (samedi 13 octobre, 15h30)
  • le Petit Palais a édité pour l’occasion un joli ouvrage de 144 pages, dans lequel on retrouve les trente rouleaux de Jakuchu mais aussi de nombreux détails choisis !

(ravissant détail du rouleau Vieux Pin et cacatoès)

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Un grand bol de nature en Auvergne !

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(panorama de la chaîne des volcans d’Auvergne, depuis le puy de Dôme)

Rien de tel qu’un séjour en Auvergne pour admirer les merveilles de la nature, prendre un grand bol d’air et décompresser complètement 🙂

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Le puy de Pariou, joli petit nombril de la chaîne des volcans

Le 2 juillet 2018, les Auvergnats apprenaient avec joie que les volcans d’Auvergne faisaient leur entrée officielle au patrimoine mondial de l’Unesco. En effet, si l’Unesco a d’abord rechigné à leur attribuer ce statut très exigeant – en raison des activités humaines effectives sur cette zone habitée, pâturée et cultivée -, l’argument géologique a finalement pris le dessus.

Mon coup de cœur ? Le puy de Pariou, un volcan de type strombolien de 200 mètres de diamètre et de 90 mètres de profondeur. Il me fait penser à un joli petit nombril qui ponctuerait la ligne sensuelle des volcans… Non seulement les randonneurs peuvent en faire le tour, mais un sentier a également été tracé pour rejoindre le cœur du puy. Et pour en avoir fait l’expérience, je peux vous dire que descendre au fond du Pariou est profondément apaisant : une fois en bas, le temps s’arrête, vous vous sentez délestée et légère, un immense sentiment d’harmonie et de beauté vous envahit…

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Une région à papillons

On croise de nombreux papillons en Auvergne, tels que le machaon, le vulcain, le tabac d’Espagne, les azurés ou encore les argus. Mais ce fut aussi pour moi l’occasion de découvrir quelques espèces, comme la zygène de la filipendule (Zygaena filipendulae) et l’apollon (Parnassius apollo), un grand lépidoptère absolument ravissant (photos dénichées sur internet) :

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Art roman auvergnat

Si l’on connaît surtout l’Auvergne pour ses volcans, ses lacs et ses forêts, la région offre aussi l’occasion de visiter de magnifiques églises romanes. Ma préférée : la basilique Notre-Dame-du-Port, nichée dans un quartier populaire de Clermont-Ferrand. Un belvédère situé en face permet d’en admirer le chevet et les multiples chapelles.

Quelle beauté !

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L’âne à la lyre

Les chapiteaux historiés (qui racontent une histoire) sont nombreux dans les églises romanes. L’âne à la lyre est une scénette caractéristique du bestiaire roman. Elle représente un âne incapable de pincer les cordes d’un instrument de musique, puisque pourvu de sabots. Cette image très répandue proviendrait d’une fable de Phèdre dans laquelle l’âne musicien représente l’homme trivial qui pense pouvoir apprendre alors qu’il n’en a pas les moyens spirituels. Ci-dessous, l’âne à la lyre que l’on peut admirer dans l’église romane de Saint-Nectaire :

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Voici ce qu’écrit Michel Pastoureau à propos de l’âne dans la religion, dans son ouvrage Les Animaux célèbres :

Pour les Pères de l’Eglise, l’âne est symbole d’ignorance, de stupidité, d’entêtement, de paresse, et surtout de lubricité. Ils en font l’image de l’homme incapable de s’élever au monde spirituel, esclave de ses appétits charnels et de ses instincts primaires.

Un bien vilain procès fait aux ânes, donc !

Mais Michel Pastoureau rappelle ensuite que l’âne peut également être pris en bonne part et revêtir des connotations très positives dans la religion (humilité, labeur, obéissance, persévérance), comme par exemple dans l’épisode de la fuite en Egypte (un âne transporte Marie et Jésus) ou celui de la Nativité (l’âne et le bœuf, aux premières loges, sont deux animaux bienveillants).

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Une curiosité architecturale : les peddes

Un passage couvert qui relie deux maisons en enjambant une rue : voilà une charmante curiosité architecturale que, depuis des années, je ne savais pas comment nommer ! En Auvergne, cette construction a son petit nom bien à elle : il s’agit d’une pedde. A Thiers, cité médiévale, on peut en observer trois : la pedde du Coin des Hasards (4 étages tout de même !), celle du Penail et la pedde Saint-Genès. On trouve également quelques peddes dans le centre médiéval de Billom, comme dans cette très vieille rue :

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La vallée de Chaudefour, un magnifique écrin pour la biodiversité

La vallée de Chaudefour, classée Réserve Naturelle depuis 1991, abrite 426 espèces de plantes herbacées ou ligneuses, 90 espèces d’oiseaux et 39 espèces de mammifères.

J’ai découvert cette vallée grâce à une randonnée organisée par Eric Vallé, conservateur de la Réserve, incollable sur la biodiversité et la géologie des lieux. Cette longue balade de 10 heures, tantôt sportive, tantôt contemplative, nous a permis de découvrir les nombreuses facettes de Chaudefour : falaises, ruisseaux, cascades, plateaux, forêts, tourbières… Nous avons observé des chamois et des mouflons, ramassé des groseilles et des myrtilles, découvert les vertus de nombreuses plantes, bu à la source une eau naturellement gazeuse, exploré une tourbière !

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La silhouette arquée des hêtres de la vallée de Chaudefour témoigne des grandes quantités de neige amenées par-dessus la montagne par le vent :

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Les tourbières de Chaudefour

L’Auvergne fait partie des régions françaises riches en tourbières. Grâce à Eric Vallé (voir plus haut), nous avons eu la chance d’en explorer une. Les tourbières sont des lieux fragiles et souvent interdits d’accès, par souci de préservation de la biodiversité. Arpenter une tourbière, de surcroît avec un connaisseur, est donc un moment rare et privilégié. Une expérience tout à fait extraordinaire !

Une tourbière est une zone humide dont le sol, composé de débris végétaux en lente décomposition, s’épaissit au fil des siècles et des millénaires. Elle est couverte d’une sphaigne gorgée d’eau. Les tourbières sont de véritables viviers où l’on peut observer de nombreuses espèces animales et végétales. Chaque mètre carré y grouille de vie ! Nous avons ainsi observé des grenouilles, des papillons, des criquets, des lézards, des araignées, des plantes carnivores et de nombreuses fleurs. Je n’ai pas tout photographié, mais voici tout de même quelques exemples :

La linaigrette, qui pousse à profusion dans les tourbières, est ornée d’un délicat pinceau plus doux que le coton…

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A quelques centimètres du sol, voici la chenille du petit paon de nuit (Saturnia pavonia), arborant une robe verte à verrues jaunes cernées de noir.

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Autre bijou de la tourbière que nous avons explorée vendredi, l’élégante parnassie des marais (Parnassia palustris), qui côtoie plusieurs plantes carnivores, dont les droséras…

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Les criquets, extrêmement nombreux, semblent parfois se camoufler dans le paysage. Celui-ci, habillé de vert et de brun, a visiblement trouvé la bonne cachette grâce à une plante qui présente exactement le même duo de couleurs que lui.

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L’Auvergne vue par les artistes et les poètes 

Je ne pouvais pas terminer cet article sans parler du plus beau tableau du musée de peinture de Murol 🙂

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(Groire à la tombée de la nuit, Léon Boudal)

On ne parle pas beaucoup de l’école de peinture de Murol, qui a pourtant réuni une cinquantaine d’artistes très inspirés par les paysages d’hiver auvergnats, entre 1910 et 1930. Léon Boudal (1858-1934), abbé mais aussi peintre autodidacte, en était le chef de file. Sur ce tableau, il a représenté Groire, un hameau situé à proximité de Murol. Le polonais Wladimir de Terlikowski a également réalisé de très belles peintures d’hiver au sein de cette école de peinture.

Cet émouvant tableau fait pour moi écho à ce que le journaliste et écrivain Alexandre Vialatte, amoureux de l’Auvergne, a écrit de cette région :

L’Auvergne est un meuble pauvre que la France a relégué longtemps dans sa mansarde. Elle s’y est imprégnée d’une odeur de grenier, de vieux temps, de rêve, de bois de sapin. Elle sent la bure et la fumée. C’est un secret plutôt qu’une province. Elle vous tourmente toujours d’un songe.

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Pour aller plus loin :

Qi Baishi, pour l’amour des fleurs et des oiseaux

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(peinture sur éventail, représentant une sauterelle et une renouée en fleurs)

Qi Baishi (1864-1957) est considéré comme l’un des grands maîtres de la peinture chinoise du début du 20e siècle. Il fait dorénavant partie des artistes les plus cotés du monde, à l’instar de son contemporain Zhang Daqian (1899-1983).

Aîné de sa fratrie mais également enfant à la santé fragile, Qi Baishi a été profondément aimé par ses parents et grands-parents. D’origine paysanne, issu d’une famille pauvre, il restera toute sa vie très attaché à ses racines et à sa région natale.

Tout petit, il prend déjà un plaisir fou à reproduire sur papier ce qui l’entoure : il se passionne pour le dessin. A l’adolescence, pour subvenir aux besoins de sa famille, il apprend et pratique plusieurs métiers : charpentier, menuisier, puis graveur de sceaux et peu à peu, peintre. A 20 ans, il découvre avec ivresse le fameux Traité de peinture du jardin grand comme un grain de moutarde (une méthode encyclopédique d’apprentissage de la peinture), une révélation dont il dira plus tard :

Tomber sur ce traité de peinture, c’était comme trouver par hasard un trésor, j’avais envie de l’étudier à fond, de le copier et le recopier des dizaines de fois.

C’est ainsi qu’il devient progressivement peintre. Mais ce n’est qu’à partir de l’âge de 40 ans qu’il va se spécialiser dans la représentation des fleurs, oiseaux, insectes. En outre, Qi Baishi deviendra célèbre sur le tard.

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(l’univers studieux et apaisant de Qi Baishi)

Amoureux de la nature et foncièrement épris de solitude, Qi Baishi s’attribue plusieurs surnoms qui décrivent sa personnalité, parmi lesquels : Ermite du bois (parce qu’il a appris à travailler le bois), Vieil Habitant de la vallée des abricots, Vieille Lentille d’eau ou encore Vieillard qui profite de la montagne…

Son intérêt pour les beautés de la faune et de la flore le conduira à peindre de nombreuses espèces végétales (chrysanthème, magnolia, lotus, volubilis, bégonia, palmier, saule, glycine…), beaucoup de fruits et de légumes (courge, piment, chou, aubergine, prune, grenade, pêche, litchi…) mais également de nombreux animaux. Il se passionne pour l’observation des oiseaux (martin-pêcheur, moineau, hirondelle, aigle, poussin, canard…), des insectes (guêpe, abeille, libellule, vers à soie, papillon, cigale, mante, criquet, sauterelle, punaise…) et prend d’une façon générale beaucoup de plaisir à représenter le règne animal (araignée, crevette, crabe, poisson, grenouille, têtard, buffle, tortue, écureuil…). Voici un buffle sous un saule :

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Esthète et contemplatif

Au cours de sa vie, Qi Baishi a beaucoup voyagé et déménagé. C’est ce qui explique l’un de ses surnoms, Vieille Lentille d’eau : la lentille d’eau n’étant pas arrimée, elle vit au gré du courant.

La manière dont il décrit l’une de ses habitations souligne son tempérament contemplatif :

Autour du temple Meigong, en plus des pruniers, il y avait beaucoup d’hibiscus et quand les fleurs étaient écloses, on aurait dit que l’on avait déployé une immense pièce de brocart brodé, c’était magnifique. A l’intérieur du temple, il y avait un espace laissé vide, où j’aménageai un cabinet de travail que j’appelai « Logis poétique emprunté à la montagne ». Devant cette pièce, à l’arrière de l’habitation, je plantai plusieurs bananiers. En été, ils étendaient leur ombre verte rafraîchissante ; en automne, par les nuits pluvieuses et venteuses, le bruissement de l’eau sur leurs feuilles était particulièrement propice à la composition de poèmes.

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Des œuvres variées

Qi Baishi a beaucoup peint les détails de la nature, mais également réalisé des portraits et de somptueux paysages. Voici à gauche une feuille de lotus et à droite, une humble embarcation naviguant entre d’immenses rochers :

budding lotus       saling through the gorges

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Observateur de la nature

En esthète, Qi Baishi percevait la beauté dans chaque fruit, chaque légume. Voici comment est né son intérêt pour les litchis :

Quand nous retournâmes à Qinzhou, c’était la saison des litchis. Les arbres dans les champs que j’apercevais de la route portaient abondance de fruits, c’était très beau. A partir de ce jour-là, je me mis à peindre des litchis. Une fois, quelqu’un vint m’apporter tout un chargement de litchis que j’échangeai contre une peinture, c’était un troc élégant.

Ici, Qi Baishi décrit le moment qui lui a donné envie de peindre des volubilis  :

Mei Lanfang était très affable, extrêmement poli, et d’une rare élégance. A l’époque il habitait à Beilucaoyuan, dans le quartier de Qianmenwai, son cabinet de travail s’appelait le « Pavillon aux jades rassemblés » et était arrangé avec beaucoup de goût. Il cultivait beaucoup de fleurs et de plantes chez lui ; des volubilis par exemple, il en avait une centaine de variétés différentes dont certaines avaient des fleurs de la taille d’un bol, je n’avais jamais vu cela. A partir de ce moment-là, je me mis à peindre des volubilis et des liserons.

(ci-dessous, peinture représentant une cigale et un feuillage d’automne)

leaves-of-autumn-cicada-qi-baishi

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Pour aller plus loin :

  • à Xiangtan, à proximité de son village natal, un musée mémorial est consacré à Qi Baishi
  • Qi Baishi, le peintre habitant temporaire des mirages est un magnifique ouvrage paru aux éditions Picquier : il comprend plus de 100 peintures, mais aussi le récit autobiographique de l’artiste (qui s’était confié à son élève Zhang Cixi quelques années avant sa mort)
  • la librairie parisienne Le Phénix (72, bd de Sébastopol, 75003), spécialiste de l’Asie, propose de nombreux livres sur la Chine, la Corée, le Japon, la Mongolie ou encore le Tibet, avec un rayon de bouquins sur les beaux-arts asiatiques !

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