Albert Cossery, la liberté avant tout

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Albert Cossery a vécu dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, dans une chambre de l’hôtel La Louisiane, jusqu’à son décès (photo K-films Amérique)

Transports en commun blindés, temps froid et venteux, formation passionnante mais parfois éreintante, cascade de nouvelles désolantes dans la presse… Pour rester à peu près sereine face à toutes ces épreuves, rien de tel que de replonger dans les œuvres de l’écrivain nihiliste et hédoniste Albert Cossery !

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Fainéants et mendiants

J’ai découvert l’auteur égyptien et francophone Albert Cossery ( 1913-2008) à l’adolescence avec le roman Les Fainéants dans la vallée fertile, qui décrit une famille de fainéants notoires traumatisée par les ambitions du petit dernier (il veut trouver du travail, rien ne va plus !). J’ai retrouvé l’écrivain il y a deux ans avec Mendiants et orgueilleux, formidable fresque cairote où les mendiants, naturellement philosophes, se jouent de tous les malheurs avec la grâce de funambules.

La singularité, l’humour mordant et la délicieuse irrévérence de ces deux livres m’ont indubitablement marquée. Albert Cossery expliquait aux journalistes qu’il écrivait « pour que quelqu’un qui le lise n’aille pas travailler le lendemain ». Rétif à toute idéologie, il refusa la Légion d’honneur quelques mois avant de mourir.

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Pas d’ambition, pas de complications !

La semaine dernière, grâce aux éditions de L’Échappée et à la librairie anarchiste Quilombo, j’ai découvert Le Désert des ambitions, dans lequel l’essayiste Rodolphe Christin rend hommage à l’écrivain libertaire.

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Cette lecture m’a replongée dans de savoureux extraits des romans de Cossery. Voici par exemple comment il décrit, dans Mendiants et orgueilleux, la société de consommation qu’un de ses personnages principaux, Gohar, exècre :

En aucun cas il n’aimait s’aventurer dans cette citadelle du lucre et de l’ennui. La fausse beauté de ces grandes artères, grouillantes d’une foule mécanisée – d’où toute vie véritable était exclue – lui était un spectacle particulièrement odieux. Il détestait ces immeubles modernes, froids et prétentieux, semblables à de gigantesques sépultures. Et ces vitrines violemment éclairées, remplies d’objets invraisemblables, dont nul l’avait besoin pour vivre. 

Dans Les Couleurs de l’infamie comme dans ses sept autres bouquins, Albert Cossery livre sans fioritures sa conception de la vie :

Le seul temps précieux est celui que l’homme consacre à la réflexion. C’est une de ces vérités indécentes qu’abominent les marchands d’esclaves.

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Scène surréaliste et cocasse

Et je viens d’apprendre que Mendiants et orgueilleux avait été adapté en 1991 en bande dessinée par l’artiste Golo (éditions Futuropolis). La couverture est très jolie et j’ai hâte de voir ça de plus près 🙂 

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La planche suivante correspond à un de mes épisodes préférés du roman, surréaliste et cocasse, où Yéghen découvre, au beau milieu de la nuit, que l’hôtelier lui a retiré sa couverture pour la prêter à un autre client : 

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Un froid intense régnait dans la chambre. Il fit un geste pour ramener à lui l’édredon, mais à sa grande surprise il découvrit que celui-ci avait disparu. La stupéfaction lui coupa le souffle : il n’arrivait pas à comprendre ce qu’était devenu l’édredon. De toutes ses forces, il se mit à appeler l’hôtelier.
Un temps infini passa, mais personne ne répondit. Yéghen haletait, assis dans le lit, les bras croisés sur la poitrine pour se préserver du froid. Il allait appeler de nouveau, lorsque la porte s’ouvrit et que l’hôtelier apparut dans l’embrasure, tenant à la main une lampe à pétrole. Il s’avança d’un pas prudent, un doigt sur la bouche.
– Où est l’édredon ? s’écria Yéghen. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
– Ce n’est rien, chuchota l’hôtelier. Je suis en train d’endormir un client avec. Dès qu’il sera endormi, je te le rapporterai, sur mon honneur ! Seulement, je t’en conjure, ne fais pas de scandale.
Yéghen réalisa alors que c’était arrivé pendant son sommeil. L’hôtelier était venu dans sa chambre, l’avait débarrassé de l’édredon, pour le donner à un nouveau client. Il était complètement ahuri par ces procédés fantastiques.
– Vous n’avez qu’un seul édredon pour tout l’hôtel, demanda-t-il ?
– Oh non ! dit l’hôtelier toujours à voix basse. C’est un hôtel de premier ordre ; nous avons trois édredons. Mais nous avons aussi beaucoup de clients.
– Je comprends, dit Yéghen. Qu’allons-nous faire ? J’ai froid, moi. Et je tiens à dormir. Je veux l’édredon.
– C’est l’affaire d’un instant, dit l’hôtelier. Sur mon honneur, je te le rapporte tout de suite. Le client à qui je l’ai donné était très fatigué ; il dormait debout. Il doit être tout à fait endormi maintenant. Ne bouge pas ! Je vais voir. Et ne crie pas surtout.

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Pour aller plus loin :

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Vincent Munier, photographe engagé pour la faune sauvage

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(atèle, Pérou)

Vincent Munier, considéré comme un des plus grands photographes animaliers de sa génération, a prêté une centaine de ses clichés à l’ONG Reporters sans frontières pour la réalisation du 59e numéro de la revue 100 photos pour la liberté de la presse, sorti le 8 novembre et consacré aux journalistes de l’environnement. Ces derniers enquêtent sur des problématiques qui impactent les humains mais aussi les animaux, qui sont pourtant les habitants les plus légitimes de ces royaumes saccagés…

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L’amour des espaces sauvages

Ayant grandi dans les Vosges, élevé par un père très investi dans la protection de la nature, Vincent Munier a toujours aimé observer les animaux de la forêt. Il réalise ses premières photos à l’âge de 12 ans. Cette étape représente un moment charnière de son existence :

J’ai eu mon premier appareil entre les mains vers 12 ans. À cette époque, mon père m’a laissé seul en forêt, à l’affût, sous un filet de camouflage dans une allée forestière, avec un vieux Reflex qu’il m’avait prêté. Après plusieurs heures d’attente, trois petits chevreuils se sont approchés tout près de moi… C’est resté un moment fascinant : j’ai pris des photos complètement floues tellement je tremblais d’émotion, mais j’en garde un souvenir troublant. Dès lors, je n’avais plus qu’une idée en tête : sillonner la forêt pour photographier la nature, puis, peu à peu, les animaux sauvages. Je fuyais les bancs de l’école pour rejoindre la nature : le jour du rattrapage du bac, par exemple, j’étais à l’affût du faucon pèlerin…

(ânes sauvages, Tibet)

anes sauvages vincent munier

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Affût, camouflage et patience

Vincent Munier ne craint ni la solitude, ni l’inconfort des voyages extrêmes, ni le grand froid. Pour photographier les animaux qui le fascinent, il va au bout du monde et s’adapte sans rechigner aux conditions parfois très difficiles qui s’imposent à lui. Il a ainsi exploré les pôles, l’Amazonie, les hauts plateaux d’Asie, le Japon ou encore l’Afrique. Il a également réalisé de superbes photos au cœur de sa région natale (cerfs, lynx boréaux…), qui reste son point de chute.

Son objectif : s’approcher au plus près des animaux qui l’émerveillent, les observer dans leur environnement naturel et en immortaliser la magnificence, tout cela sans les déranger. Pour ce faire, il est prêt à patienter des jours, des semaines, parfois des mois. Il utilise la technique de l’affût et du camouflage. Ainsi, il ne fait pas peur aux animaux, qui le remarquent à peine et ne s’inquiètent pas de sa présence.

(panthère des neiges, Tibet)

vincent munier panthere neiges

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Artiste éthique

Vincent Munier expose dans des galeries en Europe et aux États-Unis (on peut actuellement admirer ses photos à la galerie Blin plus Blin, dans le VIIe arrondissement de Paris, au 46, rue de l’Université). Les plus grandes revues publient régulièrement ses travaux. Mais si l’artiste a acquis une renommée internationale, il garde de bonnes distances avec les sirènes du succès. En 2010, pour rester en accord avec ses convictions, il a créé sa propre maison d’édition, Kobalann, qui lui permet d’éditer ses travaux selon des critères exigeants : ligne éditoriale bien à lui, collaboration avec des entreprises artisanales.

En outre, il soutient plusieurs associations de protection de la faune sauvage telles que WWF.

(lièvre laineux, Tibet)

vincent munier lièvre

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Pour aller plus loin :

  • En kiosque depuis le 8 novembre, le numéro 59 de 100 photos pour la liberté de la presse s’intéresse aux difficultés que rencontrent, aux quatre coins du monde, les journalistes qui enquêtent sur l’environnement. Parce qu’ils dérangent les responsables de la déforestation illégale, des  extractions minières ou encore de la pollution des eaux, les conditions de travail de ces journalistes sont particulièrement difficiles dans certains pays. Ils sont souvent censurés, menacés, poursuivis en justice, jetés en prison (Russie, États-Unis…), et parfois assassinés (Brésil, Inde, Philippines, Mexique…). Les recettes de vente de la revue seront entièrement reversées à l’ONG Reporters sans frontières !
  • Voici un joli portrait de Vincent Munier réalisé par Le Parisien en 2016.
  • Et voici une interview intéressante de Vincent Munier réalisée par le magazine Kaizen en 2014.
  • J’ai consacré un article à la panthère des neiges il y a quelques jours, le voici.

(ci-dessous, des bœufs musqués photographiés en Norvège)

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Les secrets de la panthère des neiges

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(les « pièges » photographiques permettent d’observer les animaux sans les déranger)

Dans son rapport bisannuel « Planète vivante » 2016-2017, publié le mardi 30 octobre 2018 dernier, le Fonds mondial pour la Nature (WWF) fait un constat désolant : la population des animaux vertébrés a chuté de 60 % en moyenne en 40 ans. Cet effarant déclin s’explique par la pollution, le réchauffement climatique, le braconnage, la déforestation et l’agriculture, ou encore la fragmentation des lieux de vie des animaux par les routes, barrages, etc.

Tandis que la biodiversité décroit à grande vitesse, qu’en est-il de la panthère des neiges (Panthera Uncia) ?

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Une espèce difficile à observer

Cet animal à la beauté impériale (il n’a aucun prédateur à part l’humain) vit dans les zones montagneuses d’Asie. Il a été observé dans 12 pays, parmi lesquels la Chine, la Mongolie, le Népal ou encore le Pakistan.

Avec sa magnifique fourrure tachetée, la panthère des neiges est une reine du camouflage : quand elle s’immobilise, elle devient quasiment invisible dans les paysages de rochers et de neige. Elle se nourrit d’ongulés, de marmottes, de végétaux, et s’attaque parfois aux troupeaux des bergers.

Il s’agit d’un animal difficilement observable. En effet, ce magnifique félin évolue dans des zones peu accessibles. Il est donc compliqué pour les scientifiques d’indiquer précisément la densité de sa population. Il existerait à ce jour entre 4000 et 6500 panthères des neiges en Asie.

Pour observer les comportements de la panthère des neiges, et donc mieux la protéger, les associations ont recours à deux outils : le collier GPS (qui nécessite d’endormir l’animal) et surtout, le « piège » photo/vidéo.

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Voici deux vidéos enregistrées par l’association WWF

Ci-dessous, la vidéo déchirante d’une panthère des neiges dont la patte a été prise dans le piège d’un braconnier. Courageuse, on la voit malgré tout continuer à vivre, avec cette mâchoire de fer devenue un épouvantable prolongement d’elle-même…

Et voici, au contraire, l’attendrissante et réjouissante vidéo d’une femelle en vadrouille avec ses trois adorables petits :

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De nombreux dangers menacent la panthère des neiges :

  • le braconnage (on chasse le félin pour ses os, utilisés dans la médecine chinoise, et pour sa fourrure)
  • les activités humaines en expansion, les pâturages
  • le conflit avec l’humain (qui traque le félin pour éviter que celui-ci ne s’en prenne à son troupeau)
  • la fragmentation de son habitat naturel
  • le changement climatique

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Le travail de WWF

L’association WWF travaille à la protection d’une quarantaine d’espèces animales, dont la panthère des neiges. Elle participe ainsi à l’information et à la pédagogie auprès des populations humaines qui côtoient l’animal, à la construction de bergeries (pour que les animaux d’élevage soient mieux protégés des éventuelles attaques de la panthère des neiges) et aux indemnisations en cas d’attaque des troupeaux.

Ce travail sans relâche a porté ses fruits, avec une évolution du statut de la panthère des neiges dans le classement de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) : le félin est passé d’espèce « en danger d’extinction » (depuis plusieurs décennies) à « espèce vulnérable » depuis 2017.

Mais si la situation s’est stabilisée, les mêmes efforts doivent évidemment être maintenus, et d’autant plus que le changement climatique représente maintenant une autre menace bien réelle : en provoquant un déplacement progressif de la végétation vers les hauteurs, le réchauffement climatique pousse, du même coup, la panthère des neiges à se retrancher toujours plus haut en montagne, c’est-à-dire sur des espaces plus limités.

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Pour aller plus loin :

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A la rencontre des oiseaux de Guyane

oiseaux guyane tanguy deville couverture

(couverture du livre, photo d’un guit guit émeraude)

C’est grâce au magazine Espèces que j’ai eu écho de ce livre, Les Oiseaux de Guyane, paru il y a quelques mois aux éditions Biotope. L’auteur de l’ouvrage, Tanguy Deville, nous ouvre les portes d’un monde merveilleux (730 espèces d’oiseaux sont répertoriés en Guyane française) grâce à ses photographies et à ses textes instructifs. Pour ne rien gâcher, les éditions Biotope ont réalisé une maquette parfaitement sobre et élégante. 324 pages de plaisir et de découvertes, donc !

Pour une raison que j’ignore, le livre n’est à ce jour disponible dans aucune librairie parisienne (je suis allée vérifier sur le site très pratique de Paris Librairies), pas même à la librairie Eyrolles qui a pourtant l’habitude de proposer des bouquins des éditions Biotope. Cet ouvrage n’a pourtant rien de trop technique ni de trop spécialisé. Si quelqu’un a une explication, je suis tout ouïe ! Heureusement, on peut le commander dans n’importe quelle librairie.

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(un touquanet koulik pendant son repas)

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Tanguy Deville, voyageur contemplatif

L’auteur de l’ouvrage, épris de nature et de voyages, multiplie les compétences : photographe, il aime aussi dessiner et peindre, et travaille également en tant que naturaliste. Pour la réalisation de ce bouquin, le globe-trotter a utilisé ses talents de photographe et de rédaction. Ses textes, pédagogiques et très accessibles, abordent de nombreux sujets tels que la pollinisation des fleurs, le chants des oiseaux, la prédation, la reproduction, les nids ou encore la biodiversité guyanaise…

Pour évoluer dans les arbres avec aisance et rapidité, Tanguy Deville utilise les techniques de grimpe des élagueurs :

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Escapades en forêt

Malgré les averses à répétition et les nombreux insectes qui lui attaquent la peau, la forêt tropicale n’a rien d’un enfer vert pour Tanguy Deville. Quand il part en vadrouille, il n’a qu’une chose en tête : rencontrer des oiseaux, les approcher autant que possible, les observer dans leurs habitudes et les magnifier grâce à son appareil photo.

Pour optimiser les « rencontres », il s’installe à proximité de branches qui attirent les animaux : celles qui sont en fruits ou en fleurs. Sur cette photo, voici un guit guit céruléen :

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Du sous-bois à la canopée, Tanguy Deville rencontre des oiseaux à tous les étages. Certaines espèces se montrent très craintives, d’autres étonnamment confiantes. Ainsi observe-t-il les oiseaux en train de faire leur toilette, de nourrir leurs petits… Au fil de ses excursions, le photographe a eu l’occasion d’assister à de nombreuses scènes émouvantes, comme celle de ces deux gobe-moucherons venus s’installer sur une branche, au crépuscule, pour y passer la nuit serrés l’un contre l’autre.

Entre lianes et plantes épiphytes, le naturaliste rencontre aussi des lézards, des paresseux, des écureuils ou encore des singes hurleurs, comme celui-ci, en pleine cueillette :

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Les Oiseaux de Guyane
par Tanguy Deville
Éditions Biotope
324 pages, format 26 x 26 cm
Prix : 49 euros

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Pour aller plus loin :

(un guit guit saï qui consomme la pulpe d’un fruit)

tanguy deville oiseaux guyane guit guit sai

Face au lobbying des chasseurs, le bloc solidaire des associations

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(une quarantaine d’associations étaient présentes pour défendre la faune sauvage : One Voice, ASPAS, Sea Shepherd… photo ASPAS)

Ce samedi 13 octobre, la manifestation anti-chasse, à laquelle j’ai participé, a réuni entre 1000 et 2000 personnes à Paris. Une très bonne nouvelle pour tous les défenseurs de la vie sauvage, à l’instar de Muriel Arnal, la présidente de One Voice, initiatrice de cette marche, qui rappelle qu’en 2016, le même événement n’avait rassemblé que 100 individus. En deux ans, les associations ont changé de tactique et les citoyens se sont mobilisés !

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Un mois d’août marqué par le sinistre lobbying de la chasse

Il faut dire que cet été, les citoyens français et les défenseurs de la nature en particulier ont pu constater à quel point le lobbying des chasseurs était puissant.

Campagne publicitaire malhonnête présentant les chasseurs comme les « premiers écologistes de France », validation par Emmanuel Macron de la division par deux du prix du permis de chasse national, ou encore démission d’un Nicolas Hulot définitivement découragé par l’influence extrêmement pesante du lobbyiste Thierry Coste : c’est bien une accumulation d’événements consternants qui a poussé un très grand nombre d’associations à travailler ensemble contre le lobbying de la chasse, pour mobiliser un maximum de citoyens et mieux faire passer les messages 🙂

manifestation anti chasse 03(photo ASPAS)

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La communication rodée des chasseurs

Si les chasseurs se contentaient, auparavant, de parler de « prélèvements » pour édulcorer la réalité de leurs tueries, souvent très cruelles (chasse à la glu, chasse à courre, vénerie sous terre…), leur communication est désormais encore plus rodée.

Depuis quelques années, leur discours ne consiste plus seulement à faire oublier qu’ils tuent les animaux, effraient les promeneurs, s’en prennent à des animaux domestiques et à des humains (sur la saison 2016-2017, 143 accidents de chasse), chassent imbibés d’alcool et polluent la nature (les munitions au plomb, que les chasseurs ne ramassent pas, contiennent des métaux lourds très toxiques) : ils vont maintenant jusqu’à se présenter comme des gens responsables qui étudient, protègent et aiment la faune sauvage…

Les chasseurs reprennent le champ lexical des associations de protection de la nature pour valoriser leurs actions. Au début du mois d’août, sur les ondes d’Autoroute FM, une publicité pour la FNC (Fédération Nationale des Chasseurs) annonçait ainsi, avec une voix féminine, douce et particulièrement engageante, que les chasseurs étaient des bénévoles de la biodiversité :

Aménagement des habitats de la faune sauvage, surveillance sanitaire des animaux, régulation des espèces ou bien encore valorisation des chemins ruraux. Chaque jour et partout en France, plus d’un million de chasseurs agissent bénévolement pour le maintien de la biodiversité ordinaire.

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Une campagne publicitaire malhonnête

Et surtout, au mois d’août toujours, la FNC a lancé dans les transports en commun (les stations du métro parisien par exemple) une grande campagne qui présentait les chasseurs comme les « premiers écologistes de France ».

La RATP, pas dupe tout de même, a refusé de valider la campagne publicitaire en l’état et a imposé à la Fédération Nationale des Chasseurs de modifier ses affiches en y ajoutant systématiquement un point d’interrogation. Voilà un exemple :

fnc campagne mensongere

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La riposte de la LPO 

Pour répondre à cette campagne malhonnête, la LPO (Ligue de Protection des Oiseaux) a repris les affiches de la Fédération Nationale des Chasseurs pour les détourner de façon éclairante sur les réseaux sociaux. Voilà ce que ça a donné :

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Visuel_Rougegorge_OK

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Les revendications des associations anti-chasse 

Voici les principales revendications des associations françaises qui protestent contre la chasse. Ces dernières demandent  :

  • l’indépendance de la police de la chasse
  • l’interdiction de chasser les espèces en mauvais état de conservation
  • l’interdiction de chasser en période de reproduction
  • l’interdiction des pièges tuants
  • la fin des chasses dites traditionnelles (glu, lèques, lacs, pentes, tendelles…)
  • l’abolition de la vénerie sous terre
  • l’abolition de la chasse à courre
  • l’abolition de la chasse dans les espaces protégés (parcs nationaux, réserves naturelles, réserves biologiques)
  • deux jours par semaine sans chasse ni piégeage (dont le dimanche) et l’intégralité des vacances scolaires
  • la visite médicale annuelle obligatoire pour le permis de chasse avec contrôle de la vue

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Pour aller plus loin :

manifestation anti chasse 01(photo ASPAS)

Splendeurs et misères de la mangrove

Ondřej Prosický ibis rouge mangrove

(ibis rouge, photo de Ondrej Prosicky)

La mangrove couvre entre 130 et 150 000 km² de surface sur la terre (1% des forêts tropicales). Longtemps considérée comme un lieu hostile et inutile, parfois tristement reléguée à la fonction de décharge sauvage, la mangrove est dorénavant mieux protégée grâce à son potentiel écologique.

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Une biodiversité spécifique 

Interface entre terre et mer, la mangrove est une forêt principalement composée de palétuviers. Ces derniers, inféodés au littoral, ont la particularité de bien supporter les marées hautes et le sel. Qui n’a pas déjà entendu parler de leurs inextricables et fantasmagoriques racines échasses ? Ces dernières offrent aux arbres un maintien efficace dans un sol plus ou moins vaseux, tout en abritant de nombreuses petites bêtes 🙂

En effet, si la végétation de la mangrove est relativement monotone (le palétuvier y règne en maître), sa faune est riche : crabes, poissons, mollusques, insectes, reptiles, amphibiens, mammifères, oiseaux. Ces animaux y trouvent abri (par exemple pour se reproduire) et nourriture.

(la constitution des poissons du genre Periophthalmus leur permet de rester en surface en attendant la marée haute)

periophthalmus gobie poisson mangrove

(le nasique, endémique de l’île de Bornéo, fréquente allègrement la mangrove)

Nasique / Proboscis monkey

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Les vertus de la mangrove

La mangrove a de nombreuses vertus. Tout d’abord, de par sa situation spécifique entre terre et mer, elle permet de protéger les humains des tsunamis et des cyclones, limitant ainsi les dégâts causés par ces catastrophes « naturelles » (quand elles ne sont pas trop violentes).

La mangrove a une autre qualité : elle retient les polluants issus des activités humaines, empêchant ainsi les eaux usées domestiques, les résidus de produits phytosanitaires et les déchets industriels toxiques, de se répandre dans la mer. Elle pourrait d’ailleurs visiblement supporter des doses élevées de pollution (et parfois en partie les absorber), épargnant ainsi la faune et la flore environnantes.

Enfin, la mangrove et ses palétuviers figurent en première place des écosystèmes les plus productifs et les plus riches en carbone. Cette capacité de stockage permet aux scientifiques d’affirmer que la disparition des mangroves accentuerait encore le réchauffement climatique.

(les racines échasses offrent aux palétuviers un bon maintien en dépit du sol instable)

racines echasses mangrove

L’anthropocentrisme est un vilain défaut 

Mais une fois qu’on a dressé la liste des bénéfices environnementaux que la mangrove apporte aux humains, comment ne pas se demander si ce raisonnement utilitariste est décent ? Comment peut-on accepter de considérer les mangroves comme de simples stations d’épuration, ou les réduire à des barrages contre les catastrophes dues au réchauffement climatique ? Elle a bon dos, la mangrove !

L’être humain est la pire espèce que la planète Terre ait jamais porté. Pour son seul profit, il exploite sans limite chaque richesse naturelle à laquelle il a accès, détruisant tout sur son passage. Quand il a tout salopé, il sollicite encore la nature pour réparer les dégâts au lieu de se remettre sérieusement en question. Consternant 😦

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Zone à aimer, zone à défendre 

La mangrove est belle, innocente et fragile. Si elle protège les humains des catastrophes « naturelles » qu’ils ont engendrées, elle ne résiste pourtant pas à la destruction des tsunamis et des cyclones les plus violents. Si elle a une importante capacité à encaisser les déchets toxiques, la pollution finit tout de même par tuer les animaux et les arbres de la mangrove au-delà d’une certaine limite.

A l’arrivée de l’être humain sur terre, la mangrove et ses habitants faisaient resplendir le littoral tropical depuis déjà bien longtemps. Ils avaient tant à nous apprendre… Parce que nous la mettons en danger depuis plusieurs décennies, la mangrove a dorénavant besoin de nous. Défendons-la furieusement, pas seulement pour nous protéger de notre bêtise mais aussi pour elle-même !

(un varan pensif)

varan mangrove

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Pour aller plus loin :

  • l’ouvrage Mangrove, une forêt dans la mer, édité en 2018 aux éditions du Cherche midi avec le CNRS, fait un point sur ce que les scientifiques savent aujourd’hui de la mangrove
  • avec les marécages forestiers, les forêts de plaine tropicale et les forêts de montagnes tropicales, la mangrove fait partie des variantes de ce qu’on appelle la forêt tropicale, à laquelle Francis Hallé a consacré le très bel ouvrage Plaidoyer pour la forêt tropicale, aux éditions Actes Sud en 2014
  • le livre Mangrove des Antilles, rédigé par Pierre Courtinaud aux Editions PCP en 2004, offre une immersion dans l’univers mystérieux de la mangrove grâce à de nombreuses photos de faune et de flore

(aigrette ardoisée perchée sur un palétuvier)

aigrette ardoisee mangrove

L’amie araignée

imao keinen oiseau bleu et araignée

(Oiseau bleu et araignée, estampe de Imao Keinen)

Pour la plupart d’entre nous, le concept « d’amie araignée » s’apparenterait plutôt à un oxymore. Et pourtant, quoi de plus inoffensif et conciliant que cette petite bestiole à huit pattes ?

Avec l’arrivée de l’automne, les araignées vont naturellement réapparaître dans nos lieux de vie, si ce n’est pas déjà fait. Elles ne s’installent pas dans les salles de bains et les chambres pour donner des sueurs froides aux humains, mais tout simplement pour trouver un partenaire et se reproduire. Nous sommes donc franchement le cadet de leurs soucis 🙂

(ci-dessous, l’artiste symboliste Odilon Redon fait de l’araignée une petite bête facétieuse – L’araignée, elle sourit, les yeux levés, 1887)

odilon redon araignée

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Délit de sale gueule

Les araignées sont très rarement dangereuses. Ce qui nous rend fébriles et belliqueux à leur égard : leurs grandes pattes, leur vélocité et leur vilain corps brun et poilu ! Ces arguments sont-ils recevables ? Peuvent-ils justifier la moindre méchanceté ? Non.

Il y a bien longtemps, il m’est arrivé, lamentablement, de dégainer la bombe insecticide pour exterminer une araignée dont la taille, plus importante que celle de ses congénères, m’horrifiait au-delà du supportable. Seule solution envisagée pour moi à l’époque : le massacre. Avec plusieurs années de recul, je suis tout simplement consternée : comment ai-je pu m’en prendre aussi violemment à des bêtes si fragiles et si peu menaçantes ? J’avais 25 ou 30 ans. J’étais jeune, impulsive, stupide. La culpabilité me dévorait ensuite pendant de longues minutes, et pour cause : le monstre, c’était bien moi.

(cette sculpture monumentale de Louise Bourgeois est un hommage à sa mère qui, loin d’être une créature effrayante, pratiquait la couture comme une araignée tisse sa toile – Maman, 1999)

maman louise bourgeois

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Colocataires

Les araignées ne méritent pas notre haine ni notre dégoût. Par respect pour la vie et pour les animaux, acceptons-les comme des colocataires dans nos jardins et sous nos toits. Voici deux haïkus (les haïkus sont des poèmes japonais de 17 syllabes) qui nous parlent des araignées avec une tendresse bouleversante (j’ai déjà eu l’occasion d’en parler sur ce blog, les Japonais se passionnent pour les insectes). Le premier haïku a été écrit par la bonzesse Chiyo-ni, le second par Shiki :

le liseron du matin
malgré la toile d’araignée
a éclos

tapie dans le coin d’un vieux mur
immobile
l’araignée enceinte

Et voici deux haïkus que j’ai moi-même écrits :

potager picard
entre deux fleurs d’échalote
l’araignée tricote

partageant ma salle de bains
avec une araignée
mon cœur est en paix

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Pour aller plus loin :

(l’artiste Justin Gershenson est fasciné par les insectes et les araignées)

Justin Gershenson-Gates 00