Présence humaine dans l’esthétique chinoise

hu yongkai

(peinture contemporaine de Hu Yongkai)

Quelles que soient les époques, l’esthétique chinoise a toujours décrit ou chanté la beauté de la nature, la solitude bienfaitrice ou mélancolique de l’anachorète, le plaisir des sens, le dépouillement heureux ou encore la vacuité de l’existence humaine. Et il est frappant de constater à quel point ces sujets sont encore évoqués par les artistes chinois du XXe siècle avec une fraîcheur intacte…

Dans de très nombreuses œuvres chinoises, la nature occupe toute la scène et l’humain y est quasiment absent (si ce n’est dans la description du sentiment de l’artiste face à une nature souveraine). J’ai voulu, au contraire, illustrer cet article avec quelques poèmes et peintures qui incluent la présence humaine et chantent la joie de vivre !

*

Le gynécée langoureux de Hu Yongkai 

Ci-dessus et ci-dessous, deux ravissantes peintures de Hu Yongkai. L’artiste est né à Pékin en 1945 et vit actuellement aux États-Unis. Il représente principalement des femmes coquettes ou oisives, souvent dans leur intérieur. Mais la nature reste toujours présente dans les œuvres de Hu Yongkai, grâce à un paravent fleuri, un bouquet de fleurs éclatantes ou encore une fenêtre qui donne sur des éléments végétaux.

045

*

Shitao, amoureux de la beauté 

Shitao naquit en 1642 (fin de la dynastie Ming) et fut élevé par des moines bouddhistes. Il était surnommé le moine Citrouille-Amère. Il a excellé dans tous les genres picturaux : paysages, végétaux, portraits…

La peinture ci-dessous m’émerveille littéralement. La brume y fait une apparition théâtrale et la présence humaine y est à la fois minuscule et évidente. Cette oeuvre n’aurait évidemment pas du tout la même portée si on n’y décelait aucune présence humaine. C’est la silhouette de l’ermite qui donne toute sa beauté à ce paysage onirique, car c’est grâce à elle qu’on éprouve, d’instinct, en admirant cette scène de promenade, l’émotion d’évoluer dans un tel paysage…

shitao

*

La douce folie de Han Shan

Han shan est un poète et ermite chinois du IXe siècle. C’est sur des bambous, des arbres, des rochers et sur les murs des maisons que cet artiste au cœur « pur comme un lotus blanc » a écrit ses poèmes. Les villageois se moquaient de lui et le prenaient pour un dingue. Il était considéré comme un marginal ou un illuminé. Voici deux de ses textes :

une chaumière de paysan, ma demeure d’homme sauvage
devant la porte, carrosses et chevaux se font rares
dans les bois sombres, les oiseaux se rassemblent
dans le torrent profond, les poissons abondent –
accompagné de mon fils, je cueille les fruits de la montagne
avec ma femme je laboure les champs inondés –
dans la maison, qu’y a-t-il ?
juste un lit encombré de livres…

~

mes livres regorgent de poèmes de lettrés savants
ma cruche déborde du vin des sages
en balade j’aime contempler les vaches et leurs veaux
assis, le vin et les livres sont disposés à mes côtés –
le givre et la rosée imprègnent le toit de chaume
la lumière de la lune éclaire la fenêtre ronde –
après avoir bu deux coupes, je déclame deux ou trois poèmes

*

Le monde « simple et tranquille » de Lao Shu

Voici maintenant une peinture et deux poèmes de l’artiste chinois contemporain Lao Shu (« vieil arbre »), de son vrai nom Liu Shuyong. Peintre-poète, Lao Shu est également critique d’art et il donne des cours à l’Institut des médias et de la culture de Pékin.

lao

Théiers dans les champs,
Luxuriance des jeunes feuilles.
Vient le temps où les fleurs tombent
Quand arrivent brumes et bruines.
Théiers dans les champs,
On cueille en chuchotant.
Le chant des oiseaux
Résonne au fond de la vallée,
Tout est poème.

~

Je songe fortement à m’évader
Pour vivre dans les montagnes désertes
Bâtir une cahute en forêt devant les fleurs.
Enfermé, j’y lirai des livres érotiques,
Dehors, je cultiverai mon potager.
Souvent, je me livrerai à des jeux amoureux,
Par hasard, des amis viendront me voir.
Je n’aurai qu’un désir : m’éloigner de la vie mondaine,
Ne pas jouer au prétentieux ou au mystificateur.
Car, en fin de compte, mes cendres
Finiront au fond d’un ravin, emportées par le flot.

*

Pour aller plus loin :

  • les éditions Moundarren proposent un sublime recueil des poèmes de Han Shan, intitulé Merveilleux le chemin de Han Shan
  • depuis 2011, le peintre-poète contemporain Lao Shu tient un blog en chinois, sur lequel il édite régulièrement ses textes et ses peintures
  • les éditions Philippe Picquier, spécialisées dans l’Asie, ont édité en octobre 2017 un très bel ouvrage consacré aux peintures et poèmes de Lao Shu : Un monde simple et tranquille (cliquer sur « extrait » pour découvrir une vingtaine de ses petits chefs d’oeuvre)
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s