Fontainebleau, royaume des mousses

IMG_20180318_150042(sous la neige, avec ses pins tortueux, Fontainebleau ressemble à un jardin japonais)

Je n’avais pas mis les pieds dans la forêt de Fontainebleau depuis de longues années et c’est donc sous la neige, dimanche dernier, que je l’ai redécouverte…

La forêt de Fontainebleau s’étend sur 25 000 hectares et bénéficie de nombreuses mesures de protection, sur plusieurs parcelles plus ou moins étendues, dont quelques « réserves biologiques intégrales » (la plus ancienne étant la réserve de La Tillaie) : cela signifie que sur ces zones délimitées, la forêt s’auto-gère, l’humain ne touche à rien, on laisse les arbres se décomposer tranquillement là où ils sont tombés, l’écosystème mène sa vie comme ça lui chante. C’est le paradis des champignons et des insectes… 🙂

La forêt de Fontainebleau foisonne de vie sauvage. Selon les saisons et les températures, on peut y rencontrer une faune très diverse, comme par exemple des écureuils (c’est un écureuil qui nous a accueillis dimanche, au début du sentier), des sangliers, des cerfs, des blaireaux, des renards, des ragondins, des hérissons, des lézards, des grenouilles, beaucoup d’oiseaux… et de très nombreux insectes. La flore y est assez spécifique. On pense bien sûr aux pins et aux chênes. En été et en automne, la bruyère cendrée (Erica cinerea) et la bruyère commune (Calluna vulgaris) y magnifient le paysage grâce à leurs couleurs éclatantes. Ce qui frappe également les randonneurs : la présence de flore vasculaire y est faible (elle est découragée par le chaos gréseux de la forêt de Fontainebleau), tandis que les mousses et les lichens s’y épanouissent joyeusement.

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Le pouvoir des mousses

J’ai toujours aimé la mousse… Il y a 10 jours, j’ai assisté à une conférence sur les mousses donnée par Sébastien Filoche, qui travaille pour le Conservatoire botanique national du Bassin parisien et pour le Musée National d’Histoire Naturelle. Le botaniste nous a naturellement parlé plusieurs fois de la forêt de Fontainebleau (et du cimetière de Montparnasse). En effet, la forêt de Fontainebleau accueille presque 500 espèces de mousses (et plus de 400 espèces de lichens).

Les mousses (les scientifiques parlent de bryophytes) sont apparues sur Terre il y a 440 millions d’années. Elles n’ont pas de racines mais des rhizoïdes, qui leur permettent d’adhérer tendrement à leur support. Les oiseaux utilisent souvent les mousses pour confectionner leur nid (la mousse, ça tient chaud 🙂 ).

Parce qu’elles sont très sensibles, les mousses permettent aux scientifiques d’analyser le niveau de pollution d’un lieu. En effet, non seulement les mousses apparaissent ou disparaissent de manière sensible selon la qualité de l’air et de l’eau de leur environnement, mais elles ont aussi la particularité d’accumuler et de retenir de nombreux contaminants présents dans cet air et dans cette eau.

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Quelques photographies

Voici quelques-unes des photographies que j’ai prises dimanche à Fontainebleau. On y voit des mousses, mais aussi du lichen : le lichen n’est pas une mousse, mais la symbiose d’un champignon et d’une algue. Ci-dessous, la rencontre sensuelle d’une mousse avec les racines d’un résineux…

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Le système racinaire des pins se développe surtout à l’horizontale. Leurs somptueuses racines semblent parfois délivrer des messages codés…

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La photo suivante (j’ai enfin réalisé une macro, ou presque !) me donne l’occasion de parler de Richard Bourdoncle, notre guide, passionné et passionnant, qui nous a permis de mettre le nez sur un phénomène courant et banal, certes, mais peu connu du grand public et extrêmement discret : la fructification du lichen (boursouflures rouges).

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En mars, les insectes sont déjà de sortie, mais seulement par beau temps : quand la neige tombe sur Fontainebleau, ces petites bestioles se planquent et on n’en aperçoit pas une seule ! Nous avons tout de même pu observer et entendre plusieurs oiseaux, parmi lesquels le pinson, le rouge-gorge, le pivert, le pic noir, le pic épeiche, la mésange nonnette, la sittelle et le roitelet…

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L’eau de pluie donne naissance à des flaques et à des mares, dans lesquelles tombent invariablement, année après année, les aiguilles de pin. L’acidité de ces aiguilles donne des nuances étranges et féeriques aux points d’eau : noir-vert, rouille…

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Les mousses aiment l’humidité. Ce qui ne les empêche pas de très bien supporter la sécheresse, grâce à leur faculté de reviviscence : elles s’assèchent, entrent dans un état de vie ralentie et attendent l’humidité prochaine pour retrouver toute leur beauté 🙂 Ci-dessous, deux mousses cohabitent et créent ainsi un tapis verdoyant qui enchante le regard…

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Pour aller plus loin :

  • Richard Bourdoncle organise régulièrement des balades et randonnées en région parisienne, orientées sur la biodiversité. On le trouve par exemple sur l’agenda des sorties de Nature & Découvertes
  • voici un blog sympathique sur la biodiversité de Fontainebleau
  • le Musée National d’Histoire Naturelle a mis en ligne un livret pédagogique très intéressant sur les bryophytes
  • le Musée de l’Homme accueille en ce moment et jusqu’au 28 mai 2018 une exposition sur la mousse : créations artistiques de Emeric Chantier réalisées avec de la mousse + panneaux pédagogiques pour mieux comprendre la vie des mousses
  • le temple bouddhiste Saihoji, à Kyoto, abrite l’un des plus beaux jardins de mousses du Japon (galerie de photographies en bas de l’article)
  • le très bel ouvrage Botanicum (textes de Kathy Willis, illustrations de Katie Scott, aux éditions Casterman) consacre un chapitre aux premières plantes apparues sur notre planète et évoque ainsi les algues, les lichens, les mousses, les prêles ou encore les fougères. Ce livre au format très généreux (25 x 35 cm) est un véritable bijou graphique…

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Pour un réensauvagement de notre belle et vieille Terre

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(un Tabebuia impetiginosa – ou « arbre sacré des Incas » – en fleurs, photographie de Yann Arthus Bertrand, Guyane Française)

Les scientifiques sont formels : notre belle et vieille Terre vient d’entrer dans la sixième crise d’extinction des espèces. Le nombre d’animaux sauvages a diminué de moitié au cours des 40 dernières années. Notre planète n’avait pas connu une telle situation depuis la disparition des dinosaures…

Tandis que les cinq précédentes crises d’extinction des espèces étaient dues à des catastrophes naturelles (chutes de météores, éruptions volcaniques…), l’actuelle crise d’extinction des espèces a pour cause l’activité humaine.

L’Homme a littéralement vandalisé la planète en un temps record : surpopulation, pollution, déforestation, fragmentation des habitats des espèces, exploitation des espèces (chasse, pêche…), épuisement des ressources, réchauffement climatique, ou encore introduction artificielle d’espèces invasives qui entravent le développement d’autres espèces.

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Et ce n’est pas fini : nous sommes 7,5 milliards d’humains sur Terre en 2018 et ce chiffre devrait dépasser la barre des 11 milliards d’ici 2100. Les scientifiques sont clairs : si on ne fait rien, l’espèce humaine sera prochainement quasiment seule sur Terre… Glauque !

Seule solution : créer rapidement de nombreuses réserves et zones protégées pour limiter les dégâts. Plusieurs espaces ont ainsi été créés depuis 2010 (exemples : la réserve naturelle Termit Tin Toumma au Niger, le parc national de Yaguas au Pérou). Mais selon les écologistes, ce qui est mis en place manque cruellement d’ambition : on se borne à définir quelles espèces protéger en priorité au lieu de s’organiser pour sauver au moins la moitié des espèces sauvages…

Depuis quelques années, le célèbre biologiste et naturaliste américain Edward Osborne Wilson prône ainsi un plan de grande ampleur pour stopper l’affreux processus : réserver la moitié de notre planète à la vie sauvage. En somme, il s’agit clairement et simplement de réensauvager la Terre. Il a consacré un ouvrage à ce projet, publié en anglais en 2016 : Half-Earth, Our planet Fight for Life (ce qui signifie : « la moitié de la Terre, le combat de notre planète pour la vie »).

Edward Osborne Wilson

Si, dans le passé, E. O. Wilson a parfois suscité la controverse en raison de sa vision anthropocentrée de la nature (grosso modo, il a longtemps considéré qu’il fallait protéger la nature en tant que puits de ressources nécessaires à l’être humain), il a dorénavant évolué vers une dimension qui prend en compte la valeur intrinsèque des animaux et de la nature.

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L’exemple inspirant du Costa Rica

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(le Dynastes hercules – le plus gros scarabée rhinocéros du monde – fait partie des nombreux insectes qui s’épanouissent au Costa Rica)

Depuis 1948, le Costa Rica, situé en Amérique centrale, est un pays neutre (sans armée) qui a choisi de donner la priorité à l’éducation, à la santé et à l’environnement. Pays de forêts pluviales, de volcans et de mangroves, le Costa Rica pratique une politique active de développement des énergies durables et de protection de ses ressources naturelles. 30 % du territoire sont occupés par des parcs nationaux et des réserves. En outre, 50 % de la surface du pays sont recouverts de forêts (contre 20 % il y a 20 ans). Les grands propriétaires qui ne coupent pas leurs arbres sont récompensés financièrement par l’État.

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On trouve ainsi au Costa Rica une diversité exceptionnelle (largement favorisée par le fait que le Costa Rica est un corridor naturel pour les animaux qui se déplacent entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord). Le pays abrite énormément d’espèces de papillons, d’araignées, d’oiseaux, de reptiles et de mammifères. L’éco-tourisme s’y est ainsi énormément développé.

Tout n’est toutefois pas rose au Costa Rica. Voici quelques exemples qui font grincer des dents :

  • déforestations illégales
  • braconnage (de requins par exemple)
  • centres touristiques qui remplacent la faune et la flore par le béton
  • utilisation de pesticides
  • système de traitement des eaux usées pas du tout au point (75 % des eaux usées sont déversées dans les rivières et dans la mer)
  • recyclage des déchets peu pratiqué par les chaînes hôtelières

On sait néanmoins que le pays, en adoptant le programme « Paix avec la nature » en 2007, s’est fixé comme objectif de devenir une nation neutre en CO² en 2021 (la Norvège et les Maldives ont le même objectif). En outre, les jeunes costaricains se montrent très sensibles à l’environnement et militent avec ferveur pour une protection maximale de la biodiversité dans leur pays.

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(vipère de Schlegal ou Bothriechis schlegelii, présente au Costa Rica)

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Pour aller plus loin :

  • pour en savoir plus sur la zone de conservation de Guanacaste au Costa Rica, ça se passe ici
  • un article du Monde sur la sixième crise d’extinction des espèces est disponible en lecture libre ici
  • vous trouverez les magnifiques photos de Matthieu Berroneau sur son site internet
  • de même, vous trouverez une galerie des photos de Gerardo Colaleo ici
  • voici l’avis mitigé sur la politique écologiste du Costa Rica d’une blogueuse qui a investigué sur place