Éloge à la beauté furibonde

andré wagner 04

(Slope Point, Nouvelle-Zélande, photo de André Wagner)

Quel spectacle !

Slope Point est situé à l’extrême sud de la Nouvelle-Zélande. Pour découvrir ce bout du monde ensorcelant, aucune route n’est prévue, mais on y accède en 20 minutes de marche. Ce coin presque déserté par les hommes, sans habitation, mais où les moutons paissent à leur aise, est façonné par un vent violent venu de l’Antarctique, qui crée une ambiance fantastique. Les arbres y semblent furibonds.

slope02

*

Un lieu inspirant

Comme vous pourrez le voir tout au long de cet article, l’endroit inspire les photographes. Des voyageurs des quatre coins du monde viennent jusqu’à Slope Point pour capturer cette atmosphère apocalyptique et sublime. Toutes ces photographies (et bien d’autres) sont visionnables sur Flickr (en tapant slope point dans le moteur de recherche du site).

Wisawa Freeman

olga and peter baldock 01

Quant à moi, ce lieu à la beauté à couper le souffle me rappelle l’ambiance romantique et inquiétante de plusieurs œuvres d’art :

  • le roman Les Hauts de Hurle-Vent de Emilie Brontë
  • la scène de la course éperdue en forêt de Blanche-Neige, par Disney
  • L’Enfer de Dante
  • le poème Les Djinns de Victor Hugo
  • la théorie esthétique de Charles Baudelaire…

*

Les Hauts de Hurle-Vent, de Emilie Brontë 

olga and peter baldock

Comment ne pas penser, en admirant ces paysages, au chef d’oeuvre de Emilie Brontë ? Roman d’amour et de haine, l’histoire des Hauts de Hurle-Vent se déroule dans une région sauvage et menaçante, décrite dans le texte comme étant « complètement à l’écart de l’agitation mondaine, un vrai paradis pour misanthrope ». Le vent du nord y modèle violemment le paysage : « inclinaison excessive de sapins rabougris », « rangée de maigres épines qui implorent l’aumône du soleil ». Par temps brumeux, le visiteur téméraire y « patauge dans la bruyère et la boue », et en hiver, « le ciel et les collines se confondent dans un violent tourbillon de vent et de neige épaisse ».

Catherine, héroïne du roman, s’identifie viscéralement au paysage dans lequel elle a grandi et qu’elle aime profondément. Elle lance d’ailleurs dans un moment de fièvre, alors qu’elle se meurt d’ennui dans un mariage sans passion : « Je voudrais être dehors ! Je voudrais me retrouver petite fille, à demi sauvage, intrépide et libre ; riant des injures au lieu de m’en affoler ! Pourquoi suis-je si changée ? Je suis sûre que je redeviendrai moi-même si je me retrouvais dans la bruyère sur ces collines… »

*

La course éperdue de Blanche-Neige

Gustaf-Tenggren

Vous souvenez-vous de l’effroyable forêt dans laquelle Blanche-Neige se perd, en voulant échapper aux manigances de la reine ? Elle traverse en courant un bois lugubre, dans lequel la nuit a des yeux menaçants, et où les arbres grimacent et cherchent à s’emparer d’elle.

Ci-dessus, un dessin préparatoire de l’artiste Gustaf Tenggren pour le dessin animé Blanche-Neige, premier long-métrage des studios Disney (1937).

Helen Bachari

*

L’Enfer, premier volet de La Divine Comédie, de Dante 

Rosedeane

En regardant ces photos, on croirait presque entendre, dans le bruit du vent, les célèbres vers de L’Enfer de Dante Alighieri : Vous qui entrez ici, laissez toute espérance (Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate). Les arbres de Slope Point, écorchés ou griffus, nous semblent gémissants, torturés, en proie à la folie…

L’Enfer est le premier tome de la Divine Comédie de Dante (XIVe siècle). L’auteur s’y représente lui-même, en compagnie de son maître Virgile. Les deux compères doivent traverser les neuf cercles de l’Enfer pour rejoindre la douce et belle Béatrice au Paradis.

Dante a imaginé l’enfer de la façon suivante : neuf cercles concentriques et superposés, composant un cône renversé, au fond duquel règne Lucifer. Chaque cercle correspond à un pêché (luxure, avarice, hérésie, trahison…). Le septième cercle est réservé aux violents, parmi lesquels on trouve les violents contre autrui (les damnés y sont ébouillantés), les violents contre Dieu (condamnés à errer sur une lande brûlante), mais aussi les violents contre eux-mêmes : les suicidés. La condamnation des suicidés est lourde : transformés en arbres secs, ils sont éternellement déchiquetés par des harpies.

Ci-dessous, une illustration de Gustavé Doré pour La Divine Comédie, représentant les malheureux suicidés changés en arbres et harcelés par les harpies :

gustave doré

*

Les Djinns de Victor Hugo

andré wagner 03bis

Le caractère tourmenté de Slope Point me rappelle aussi Les Djinns, un de mes poèmes favoris, composé par Victor Hugo, chef de file du mouvement romantique. Ce poème a été publié dans le recueil Les orientales, en 1829. Il s’agit d’un chef d’oeuvre.

Vous remarquerez que les 15 strophes de ce poème ont un nombre croissant, puis décroissant, de syllabes, pour transcrire au mieux l’évolution du récit : l’invasion progressive des djinns (créatures de la nature, ici effrayantes), qu’on entend à peine tout d’abord, puis qui viennent littéralement terroriser le narrateur qui prie Dieu pour ne pas mourir, et qui finissent par disparaître au loin. L’un des principaux champs lexicaux de ce poème est celui du bruit, et en particulier celui du vent. D’ailleurs, on peut se demander si, dans le texte de Hugo, les djinns ne sont tout simplement pas une personnification de la tempête, celle qui dévaste tout, menaçant ainsi la santé mentale et l’existence des petits êtres fragiles et insignifiants que nous sommes. Quand la nature reprend ses droits…

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche.
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! – Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! – Leur cohorte
S’envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord ;
C’est la plainte,
Presque éteinte,
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J’écoute : –
Tout fuit,
Tout passe
L’espace
Efface
Le bruit.

Nicola Battistini

*

La beauté selon Charles Baudelaire

Baudelaire expliquait dans Curiosités esthétiques que le beau est nécessairement un peu bizarre. Je trouve son propos très juste ; et il me semble que toutes ces photos de l’extrême sud de la Nouvelle-Zélande illustrent parfaitement sa pensée :

Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu’il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu’il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie non voulue, inconsciente, et que c’est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement Beau.

L Chan

andré

Pour aller plus loin :

  • la course éperdue de Blanche-Neige dans la forêt (1 minute) est disponible sur Youtube : ici
  • quelques détails sur la géographie de l’enfer par Dante Alighieri : ici

 

Publicités

2 réflexions sur “Éloge à la beauté furibonde

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s