Des animaux et des brutes

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Le brillant roman Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, paru en août 2016, nous invite à suivre l’évolution d’une exploitation agricole (un élevage de cochons) dans le Gers, sur cinq générations : du tout début du siècle, en passant par la Première Guerre, jusqu’aux années 80 où l’entreprise familiale connaîtra le coup de grâce.

Il s’agit d’une fresque réaliste, particulièrement sombre, crue, mais également riche, complexe, ultra-documentée, qui aborde de nombreux sujets difficiles : les dégâts de la Première Guerre sur les corps et sur les âmes, la violence familiale, la violence industrielle, les produits phytosanitaires qui intoxiquent et tuent, la misère sexuelle, l’alcool, le suicide, la chosification des bêtes et les conditions épouvantables dans lesquelles on les fait survivre…

Jean-Baptiste Del Amo, sans émettre de jugement, exhorte son lecteur à ouvrir les yeux. On a besoin de tels écrivains.

En outre, militant pour la cause animale et vegan, Jean-Baptiste Del Amo choisit de donner, dans son texte, autant de place aux hommes qu’aux bêtes. Effectivement, les animaux s’avèrent omniprésents dans son roman, émaillant chaque page de leur présence mystérieuse : animaux d’élevage bien sûr, mais aussi chiens de chasse, ribambelle de chats, et faune sauvage : insectes, oiseaux nocturnes, animaux de la forêt…

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*

Voici deux extraits du bouquin. Attention, ces deux passages sont trash.

(Que mangeaient nos soldats pendant la Première Guerre ?)

Des voitures automobiles crachent elles aussi leur fumée, s’enlisent dans les boues des ornières creusées par leurs trajets incessants. Chargées à heures fixes, elles emportent chaque jour les deux mille kilos de viande qui serviront à nourrir un régiment d’infanterie. Le rythme d’abattage est tel qu’aucun des hommes n’en a auparavant connu de semblable, mêmes ceux qui, dans les villes, ont travaillé aux abattoirs. (…) Il faut entraver la bête qui se débat en une dernière tentative de survie, puis la frapper à l’aide d’une massue, à de multiples reprises, jusqu’à dessouder les os de son crâne, réduire en bouille le cerveau qui jaillit par l’oreille lorsque l’animal tombe sur le flanc et meurt en convulsant sur un lit de boyaux encore chauds. Les lames des hachoirs sont émoussées à force de découper les os et les tendons. Les couteaux ne tranchent plus les gorges ; alors, les bouchers les scient. Des agneaux hurlent le jour et la nuit durant tandis que les mères sont attachées par les pattes, suspendues et éventrées vivantes. Le sac de leurs fressures frissonne dans la plaie, puis coule et tombe pesamment sur leur poitrail tandis qu’elle bêlent encore. Les bouchers et tous les hommes sont couverts d’excréments, de bile et de sang. Leurs yeux à eux aussi jaillissent sous un masque de boue. Ils en viennent à haïr les bêtes qui mettent si peu de bonne volonté à mourir.

(D’où vient le jambon de nos supermarchés ?)

Ils ont modelé les porcs selon leur bon vouloir, ils ont usiné des bêtes débiles, à la croissance extraordinaire, aux carcasses monstrueuses, ne produisant presque plus de graisse mais du muscle. Ils ont fabriqué des êtres énormes et fragiles à la fois, et qui n’ont même pas de vie sinon les cent-quatre-vingt-deux jours passés à végéter dans la pénombre de la porcherie, un cœur et des poumons dans le seul but de battre et d’oxygéner leur sang afin de produire toujours plus de viande maigre propre à la consommation.

*

Il ne faudrait pourtant pas croire que ce roman est totalement désespéré. La délicatesse et l’enchantement y fleurissent parfois, notamment dans plusieurs descriptions de l’enfance : Éléonore qui nourrit en secret, dans l’étable, une portée de chatons ; l’adolescent Marcel recueillant et protégeant un jeune corbeau à la patte blessée, ou encore Jérôme, le gamin mutique, qui bat la campagne et vit au rythme des animaux sauvages. J’aime beaucoup l’extrait suivant :

Il rapporte à (sa grande soeur) Julie-Marie les bêtes qu’il débusque, chasse et capture, comme les chats ramènent les dépouilles de mulots et de rats des champs sur le pas de porte de l’aïeule. Elle ne se dérobe jamais au rituel : Jérôme lui apporte l’animal – souvent un papillon car il sait qu’elle les aime, parfois un phasme ou une mante religieuse -, enfermé dans un pot à confiture dont il a préalablement perforé le couvercle avec la pointe d’un tire-bouchon et enveloppé d’un torchon de cuisine. Invariablement, Julie-Marie s’étonne et s’exclame :
« Une surprise ! Mais qu’est-ce que ça peut bien être ? »
Elle dépose le précieux cadeau sur ses genoux et défait le nœud du torchon avec le plus grand soin. Elle minaude pour lui plaire. Puis, tout aussi précautionnement, écarquillant les yeux et ouvrant la bouche pour signifier que les mots lui manquent, elle soulève le pot de confiture à hauteur de ses yeux, contemple la bestiole qui galope ou volette contre le verre.
« Il est magnifique. »
Elle le garde un instant avec elle, le serre parfois contre son ventre, le temps de saisir Jérôme par la main et de l’attirer vers elle, d’embrasser son front ou de passer la main dans ses cheveux et de le laisser se blottir dans son odeur rassurante et familière, puis dit :
« Et si on le relâchait maintenant ? »
Jérôme la prend alors par la main, la guide vers les herbes hautes, au-delà de l’étendoir à linge, à l’arrière de la ferme que les pères n’entretiennent plus. Julie-Marie dévisse le couvercle du pot à confiture. Tous deux regardent le papillon virevolter ou l’insecte quelconque fuir maladroitement loin d’eux entre les broussailles…

*

En 2017, en France, il est encore perçu comme indécent d’établir une analogie entre les pires violences infligées aux hommes et celles qu’on fait subir en toute impunité aux animaux, pour notre alimentation (élevages, abattoirs) ou nos loisirs (mises à mort des taureaux dans les corridas du Sud, combats de coq dans le Nord). Ce sont pourtant souvent des êtres humains profondément meurtris par la violence humaine (camps de concentration, violence familiale) qui osent cette comparaison très légitime et défendent avec ardeur la cause des bêtes. Sophie Chauveau, victime d’inceste, a ainsi écrit avec beaucoup de justesse, dans La Fabrique des pervers :

Les maltraitances envers les animaux, envers tous ceux qui sont impuissants par nature, par statut comme par destination, m’ont toujours rendue malade, et ramenée à l’enfance. Tous ceux qui ne sont pas en mesure de se défendre, de se révolter, de se venger, sont nos frères…

*

Certes, notre culture de la violence plonge ses racines dans la nuit des temps, il est logique qu’elle nous colle tant aux basques. N’est-ce pas Dieu en personne qui ordonne aux hommes, sans ciller, tranquillement, verset 1:28 de la Genèse : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la. Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se meut sur la terre » ? Mais franchement, une telle idéologie n’est-elle pas grotesque et nauséeuse ? Tournons enfin la page de ce long cauchemar, pour faire rayonner la bienveillance dans chacun de nos actes !

 

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3 réflexions sur “Des animaux et des brutes

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