Irlande, années 1950

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(les îles irlandaises d’Aran dans les années 1950, photo de Bill Doyle)

Il y a 15 jours, sur le marché des livres anciens et d’occasion du parc Georges Brassens, j’ai déniché une petite pépite : le Journal irlandais de Heinrich Böll. Publié en 1957, ce texte réunit les réflexions de l’écrivain allemand suite à son séjour (plusieurs mois) sur l’île en 1954.

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Il ne s’agit pas du journal d’un touriste lambda (l’Irlande ne connaissait pas le tourisme à l’époque), mais bien des impressions intimes et subtiles d’un homme qui s’attache viscéralement à l’Irlande (il y achètera une maison quelques années plus tard), pour l’aimer dans ce qu’elle a de plus banal et de plus mélancolique.

Heinrich Böll dresse ainsi le portrait sensuel, organique, âpre et souvent douloureux d’une île marquée par l’ennui, la pauvreté, imbibée d’alcool et de ferveur religieuse, mais aussi par la gentillesse et l’humilité de ses habitants, la beauté folle de ses paysages.

Touchée par la sobriété, la poésie et la tendresse de ce récit, je veux en poster quelques extraits ici. Ou comment survivre à l’Irlande en 1954 !

*

Apprivoiser la solitude

Vert sauvage des collines, amas de tourbe ; oui, verte est l’Irlande, très verte, mais son vert n’est pas seulement celui des prairies,  il est aussi celui de la mousse, ici surtout, derrière Roscomon, vers Mayo, et la mousse est la plante de la résignation et de l’abandon. On abandonne l’Irlande, elle se dépeuple lentement mais régulièrement, et nous sentions l’inquiétude nous gagner ; en vain cherchions-nous à droite et à gauche de la voie ferrée un champ de légumes, un clos de pommes de terre, un carré de fraîches salades au vert moins résigné, un carré de pois au vert plus sombre. (…) Le train se vidait de façon inquiétante. Je comptais encore dix-huit personnes en tout, dont nous six. Il nous semblait que nous roulions depuis une éternité à travers ce moor et ces pentes tourbeuses ; et toujours pas de champ de légumes à l’horizon, dont la fraîcheur nous eût réconfortés. God help us !

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Aimer la pluie

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La pluie ici est absolue, grandiose, effrayante. Appeler cette pluie du mauvais temps convient aussi mal que d’appeler beau temps le soleil éclatant. (…) Il est bon d’avoir toujours à la maison des bougies, une Bible et un peu de whisky, comme on en trouve chez les marins habitués aux tempêtes, un jeu de cartes aussi, du tabac, des aiguilles à tricoter et de la laine pour les femmes, car la tempête a du souffle, la pluie a beaucoup d’eau et la nuit est longue.

Peut-être aussi Siobhan deviendra-t-elle folle subitement : quand le vent souffle pendant des semaines, quand les gens vont courbés et luttent des semaines, quand la pluie tombe sans discontinuer, quand la longue vue ne permet plus de voir les îles bleues, quand la fumée de la tourbe se traîne dans le brouillard, épaisse et amère, cela arrive quelquefois…

*

Se chauffer à la tourbe

Par jour de beau temps, sur la colline nue rayée de vert et de noir, règne une animation comparable à celle d’un jour de moisson ; ici on récolte ce que des millénaires d’humidité ont fait se déposer entre les rochers, la mer et la lande verte : la tourbe, unique richesse naturelle d’un pays qui est privé de forêts depuis des siècles, qui n’a pas toujours eu son pain de chaque jour, mais presque toujours sa pluie quotidienne, si petite fût-elle. Le plus minuscule nuage amené jusqu’ici, même sur les ailes du beau temps – je ne plaisante qu’à demi -, y est pressé jusqu’à sa dernière goutte d’eau, comme seule une éponge peut l’être.

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Prendre son mal en patience

Chez ce peuple qui a tous les motifs pour ne pas rester une minute, de jour ou de nuit, sans se faire du souci, la sœur jumelle de l’expression Ca pourrait être pire est celle-ci, aussi couramment employée : I shouldn’t worry – je ne vais pas m’en faire. Il y a cent ans survint une grande famine consécutive à plusieurs années de mauvaises récoltes ; cette terrible catastrophe nationale ne fit pas que des ravages immédiats, et son influence se fait encore sentir chez les générations actuelles. (…) Le spectre de cette terrible famine continue à faire peur et fait partie de l’héritage qu’on se transmet d’une génération à l’autre.

*

Faire une ribambelle d’enfants

Des écoliers de tous âges – beaucoup nu-pieds – trottaient gaiement sous la pluie d’octobre ; on les voyait venir de loin entre les haies, par les chemins boueux, innombrables, courant les uns vers les autres, s’unissant, s’agglutinant comme gouttes de pluie dans une rigole : puis la rigole devenait un ruisseau qui devenait un peu plus loin une rivière. Jeunes écoliers irlandais souvent vêtus au petit bonheur de vêtements aux rapiéçages multicolores, ils se bousculaient en riant et ceux qui ne montraient pas de la gaieté n’en paraissaient pas moins insoucieux ; ils trottaient ainsi pendant des heures sous la pluie, pour aller en classe et pour en revenir, tenant d’une main leur batte de hurling et de l’autre leurs livres attachés par une courroie. La plupart étaient vêtus pauvrement, mais presque tous avaient l’air heureux.

*

Boire du thé (ou du whisky, ou du cognac)

Si le thé sur le continent a trop souvent la couleur jaune pâle d’un mandat-carte, celui de ces îles possédait lui, avant que le lait ne lui ait donné une teinte pareille à celle de la peau d’un bébé trop bien nourri, les tons sombres des icônes russes traversés de lueurs dorées ; sur le continent on sert le thé très clair, mais dans de précieuses porcelaines, ici l’on verse flegmatiquement, d’une théière de tôle cabossée, dans de grosses tasses de grès, une boisson angélique en guise de cordial, et pour un prix dérisoire.

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Découvrir un village abandonné

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(village abandonné de Slievemore)

Quand nous eûmes atteint le sommet de la montagne nous vîmes soudain, sur l’autre versant, le squelette d’un village abandonné. Personne ne nous avait rien raconté, personne ne nous avait avertis ; il y a ainsi beaucoup de villages abandonnés en Irlande. (…) Aucune trace de violence n’est visible : avec une patience infinie le temps et les éléments ont dévoré tout ce qui n’était pas de pierre ; les ossements reposent dans l’herbe et dans la mousse comme des reliques dans un écrin. Personne dans le pays n’aurait essayé de renverser un mur ou d’emporter une poutre (et pourtant le bois ici est précieux) d’une maison abandonnée. Les enfants eux-mêmes, quand ils ramènent le soir le bétail de son pâturage d’en haut vers le village abandonné, les enfants eux-mêmes n’essaient pas de démolir un mur ou l’entrée d’une maison. On laisse les parties branlantes des maisons désertes en pâture au vent, à la pluie, au soleil et au temps. (…) Nous restâmes cinq heures dans ce village et le temps passa vite parce qu’il n’arriva rien : nous effarouchâmes quelques oiseaux, un mouton sauta par l’ouverture d’une fenêtre ; étincelant, du quartz crevait la mousse par endroits. Peut-être attendions-nous seulement le retour de la jeune fille au pull-over rouge et à la hotte pleine de tourbe brune, mais la jeune fille de revint pas.

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Accueillir le vide 

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(Diamond Hill, parc national du Connemara, photo QuidamCress)

Il ne se passe pas grand-chose ici, et les actes délibérés ou concertés y sont très rares : on y boit, on y aime, on y prie et on y jure, Dieu y est passionnément aimé, et certainement aussi passionnément haï.

– Il faut que j’envoie l’argent à Dublin, me dit-il.
– L’argent, dis-je, mais pourquoi ?
– Bien sûr, dit-il, qu’est-ce que j’en ferais ici ?
Je baissai la tête. Il avait raison, qu’est-ce qu’il en ferait ?

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Prendre la route

Ici, je fus souvent tenté de dire : « la route appartient à la vache », et de fait, on expédie aussi librement le bétail au pâturage que les enfants à l’école. Il faudra longtemps en Irlande avant qu’on décide à qui appartient la route. Et que les routes ici sont belles ! Des murs, des murs, des arbres, des murs et des haies. Les pierres des murs irlandais auraient suffi à construire la tour de Babel. Les belles routes n’appartiennent pas au moteur, elles appartiennent à qui en revendique la possession, à qui a le loisir ou l’occasion d’y exercer son adresse. Beaucoup de routes appartiennent à de petits ânes. Ils sont nombreux en Irlande.

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Assimiler un autre rapport au temps

« Quand Dieu créa le temps, disent les Irlandais, il en créa suffisamment. » Et ce mot est si pertinent qu’il vaut qu’on le médite : qu’on se représente le temps comme un moyen mis à notre disposition pour l’expédition de nos affaires terrestres ; sans doute en avons-nous assez puisqu’il y a toujours « du temps perdu ». Celui qui n’a pas de temps est un monstre contre nature ; il vole du temps quelque part, il l’emploie à d’autres fins que celles, naturelles, pour lesquelles il a été créé.

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Méditer sur la beauté ancestrale des murets de pierre sèche

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(murs de pierre sèche, sans béton ni mortier, abritant une grande biodiversité, îles d’Aran en 1960, photo Bill Doyle)

La mousse teintait de vert des murs très anciens, du huitième siècle, du neuvième et des siècles suivants, et les murs du vingtième siècle ne se différenciaient pas beaucoup d’avec les plus vieux ; ils étaient comme eux couverts de mousse et lépreux.

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Pour finir cet article, voici un lien sur la tourbe en Irlande (ici), un autre sur les murs en pierre d’Irlande (ici), un dernier sur la Grande Famine d’Irlande du XIXe siècle (entre 1845 et 1852) (ici). Ci-dessous, un lagopède, habitant irlandais appréciant particulièrement les landes et les tourbières (magnifique photo de Guy Rogers) :

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6 réflexions sur “Irlande, années 1950

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