Jules Michelet, amoureux des insectes

grandville

(grosse fiesta chez les insectes dans Scènes de la vie privée et publique des animaux, illustrée par Grandville, XIXe siècle)

Jules Michelet est un des grands historiens du XIXe siècle (Histoire de France, Histoire de la Révolution, La Sorcière…). On sait moins qu’il s’est intéressé aux animaux (oiseaux, insectes) et qu’il a publié un livre sobrement intitulé L’Insecte, en 1857. Dans ce texte inspiré, il prend véritablement position en faveur des insectes et rend à ces petites bêtes mal-aimées leurs lettres de noblesse.

Voici quelques extraits de l’ouvrage…

Quand il s’émeut pour la vie mystérieuse des insectes…

Si l’insecte ne nous parle pas et ne veut pas nous parler, est-ce à dire qu’il n’exprime pas la brûlante intensité de la vie qui est en lui ?

Nul être ne se révèle plus clairement, mais de lui à lui, d’insecte à insecte. Ils sont entre eux ; c’est un monde fermé qui ne dit rien en dehors, ne se parle qu’à lui-même.

(…)

Pour les usages ordinaires, une télégraphie électrique existe dans leurs antennes. Mais le grand, l’éloquent langage, apparaît chez eux vers la fin, pour le moment court, il est vrai, qui de près annonce la mort, la grande fête de l’amour.

Ils parlent par l’insigne ornement qu’ils révèlent alors, par l’aile, le vol et la vie légère. Ils parlent par ces brillants hiéroglyphes de couleurs, de dessins bizarres, cette coquetterie étrange de toilettes extraordinaires. Ils parlent par la lumière même, et quelques espèces révèlent leur flamme intérieure par un visible flambeau.

*

Quand il découvre la collection entomologique d’un ami…

L’espace manque dans nos musées pour étaler la variété prodigieuse, infinie, des parures dont la Nature a voulu maternellement glorifier l’hymen de l’insecte et lui paradiser ses noces.

Un amateur distingué ayant eu la patience de me montrer de suite, genre par genre, espèce par espèce, son immense collection, je fus étourdi, stupéfié, comme épouvanté de la force inépuisable, j’allais dire de la furie d’invention que déploie ici la Nature. Je succombai, je fermai les yeux et demandai grâce ; car mon cerveau se prenait, s’aveuglait, devenait obtus. Mais, elle, elle ne se lassait pas ; elle m’inondait et m’accablait d’êtres charmants, d’êtres bizarres, de monstres admirables, en ailes de feu, en cuirasses d’émeraudes, vêtus d’émaux de cent sortes, armés d’appareils étranges, aussi brillants que menaçants, les uns en acier bruni, glacé d’or, les autres à houppes soyeuses, feutrées de noirs velours ; tels à fins pinceaux de soie fauve sur un riche fond acajou ; celui-ci en velours grenat piqué d’or ; puis des bleus lustrés, inouïs, relevés de points veloutés. Ailleurs des rayures métalliques, alternées de velours mats…

*

Quand il s’exprime sur leur grand potentiel esthétique :

L’orfèvre, le lapidaire, feront bien de leur demander des modèles et des leçons.

(…)

La Nature, qui est une femme, dira que pour parer ses sœurs, au tissu doux, léger, de l’ancien cachemire, il faut inscrire, non pas les tours de Notre-Dame, mais cent créatures charmantes, – si vous voulez, ce petit prodige, si commun, de la cicindèle, où tous les genres sont mêlés ; – moins que cela, le scarabée de pourpre glorifié dans son lis ; – ou la verte chrysomèle, que ce matin j’ai trouvée sensuellement blottie au fond d’une rose.

(…)

Il faut les aimer, les contempler, s’en inspirer, en tirer des formes idéales, et des iris tout nouveaux, de surprenants bouquets de fleurs. Ainsi transformés, ils seront, non pas tels que dans la nature, mais fantastiques et merveilleux, comme l’enfant qui les désire les vit en dormant, ou la fille amoureuse d’une bellle parure, ou comme la jeune femme enceinte dans ses envies les a rêvés.

*

Quand il compare les insectes à des bijoux sertis de pierres précieuses :

Eclate donc la vie splendide ! Etincellent l’or et l’émeraude, le saphir et le rubis ! et qu’elle ruisselle elle-même, cette incandescente ardeur, torrent d’existence, torrent de lumières prodigués dans un commun et rapide écoulement.

*

Quand il leur donne la parole :

« Nous sommes toute la nature à nous seuls. Si elle périt, nous en jouerons la comédie, et nous simulerons tous les êtres. Car, si vous voulez des fourrures, nous voici en palatines, telles que n’en portera jamais l’impératrice de Russie ; et, si vous voulez des plumes, nous voici tout emplumés pour défier l’oiseau-mouche ; et, si vous voulez des feuilles, nous sommes feuilles à s’y tromper. Le bois même, toutes les substances, il n’est rien que nous n’imitions. Prenez, je vous prie, cette branche, et tenez… c’est un insecte. »

*

Voici les 2 insectes dont il parle plus haut :

cicindele_champetre_2
cicindèle champêtre

chrysomele-menthe-superbe
chrysomèle de la menthe

*

NB : le texte L’Insecte est entièrement disponible (puisque « tombé » dans le domaine public) sur le site officiel de Gallica (plusieurs millions de documents à portée de main).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s