Une magnifique réalité : l’unité du vivant

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(Fritz Baumgarten, illustrateur pour enfants très inspiré par les insectes)

Ci-dessous, un autre extrait de Insectes. Extrait au cours duquel Lafcadio Hearn (XIXe siècle) tente de comprendre le désintérêt de l’Occident pour les insectes, et où il prône avec ardeur la réhabilitation des plus petites bêtes !

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Pourquoi les poètes occidentaux ont-ils si peu écrit sur les insectes au cours des vingt derniers siècles ? Il y a trois ou quatre mille ans, les Grecs ont composé les plus beaux vers sur les insectes. La littérature japonaise classique en propose également des milliers d’exemples. Que signifie le silence de l’Occident moderne sur un sujet aussi délicieux ? Les dogmes chrétiens en sont à mon sens la cause. L’Église à ses débuts a refusé l’âme, l’esprit et l’intelligence, quelle qu’en soit la sorte, à toute autre créature que l’homme. Les animaux n’étaient que des automates : machines capables de mouvements et d’actions, grâce à quelque chose que l’on nommait instinct, à défaut d’un terme plus précis. On ne pouvait au Moyen-Âge, à cette époque où l’Église était souveraine, parler d’âme ou d’esprit pour un animal sans courir un danger. De tels propos pouvaient valoir à qui les tenait une condamnation pour sorcellerie : les démons ne prenaient-ils pas de temps à autre la forme d’un animal ? La foi chrétienne ne pouvait discuter de l’esprit d’un animal : ç’aurait été mettre en doute l’existence de l’âme humaine, telle qu’enseignée par l’Église. En effet, si l’on admet que les animaux sont capables de penser, il en découle que l’homme peut lui aussi penser sans avoir une âme, ou bien que l’âme n’est pas le seul principe de la pensée et de l’action. Ce n’est que bien après Descartes – qui affirma le plus philosophiquement du monde que les animaux n’étaient que des machines – que l’on put commencer à discuter rationnellement de cette question en Europe.

Cela dit, cette explication n’est pas suffisante. Vous me demanderez certainement comment il se fait, en ce cas, que la poésie européenne ait été de tout temps plus diserte sur les oiseaux, les chevaux, les chiens, les chats et autres animaux. Les insectes sont réduits au silence. Et n’oublions pas le plus beau saint de l’hagiographie chrétienne – un homme qui concevait la nature dans son ensemble d’une manière qui, à première vue, ressemble étrangement au bouddhisme. Je veux parler de saint François d’Assise, né à la fin du XIIe siècle, au cœur, donc, du Moyen-Âge européen, l’époque la plus superstitieuse de la chrétienté. Or saint François s’adressait aux arbres et aux pierres comme à des êtres animés. Le soleil était son frère et la lune sa sœur. Il ne prêchait pas que pour les hommes, mais aussi pour les oiseaux et les poissons. Il a composé à ces sujets maints poèmes, pleins d’une étrange et enfantine beauté. Lisez par exemple son sermon aux colombes, fort beau texte dans lequel il rappelle à ses interlocuteurs qu’elles sont le symbole du Saint-Esprit. De même que d’autres écrits de saint François, le sermon aux colombes a été traduit dans de nombreuses langues. Mais vous remarquerez que ni lui ni les autres saints n’ont jamais parlé des insectes.

Il faut sans doute remonter aux origines du christianisme pour en comprendre la raison. Parmi les anciens peuples de l’Asie, rôdaient encore, à l’époque où apparut la religion juive, les croyances les plus insolites et les plus sinistres sur les insectes – vieilles superstitions assyriennes ou babyloniennes. Les insectes semblaient de bien mystérieuses créatures à ces civilisations des premiers temps – ce qui n’est pas faux ; on les disait alors en relation étroite avec le monde des démons et des esprits malins. Vous savez sans doute que le nom de l’un de ces dieux mésopotamiens, Belzébuth, signifie «seigneur des Mouches ». Les juifs, comme le montrent les textes talmudiques, héritèrent de certaines de ces croyances et les transmirent sans doute aux chrétiens. Aux tout premiers temps du christianisme d’Afrique du Nord, l’Église eut aussi à lutter contre des superstitions également singulières, provenant de la religion de l’ancienne Egypte. Certains insectes – le scarabée, par exemple – y étaient considérés comme sacrés et représentaient les dieux. Toutes raisons pour lesquelles le christianisme, dès ses premiers pas, jugea les insectes dangereux ; la littérature qui s‘y rapportait ne recevait que réactions hostiles.

Les choses ont bien changé. Avec le développement des sciences, et notamment grâce aux techniques d’observation microscopique, on sait désormais que les insectes ne sont pas des créatures inférieures. Au contraire : leurs sociétés sont les mieux organisées du monde ; leur sens sont bien plus aiguisés que les nôtres. Il faudrait leur redonner dans l’histoire naturelle, du point de vue de l’évolution, la place qui est la leur – la toute première. De surcroît, la philosophie nouvelle enseigne à toutes les têtes pensantes de l’Occident une grande vérité, qui est celle de l’unité du vivant. S’ils font leur cette pensée, les philosophes s’intéresseront aux insectes autant qu’aux oiseaux ou à tout autre animal.

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