Dans l’intimité de Jérôme Bosch

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(triptyque ouvert du Jardin des délices de Jérôme Bosch)

Etre nulle en anglais, parfois, c’est pas cool. Pourquoi ? Parce que ça vous empêche de profiter pleinement d’une animation extrêmement réussie (ici) qui vous permet de découvrir dans le détail le Jardin des délices de Bosch ! Bon, anglais ou pas, quoi qu’il en soit, ça vaut franchement le détour. On sait que ce triptyque fourmille de milliers de précieux détails, mais on n’a pas forcément les moyens d’aller l’admirer aux Pays-Bas (aux Pays-Bas en 2016, et à Madrid en temps normal). Et bien grâce à une numérisation très pointue de l’œuvre et au travail d’une équipe passionnée, le visiteur virtuel peut découvrir toutes les curiosités de ce chef-d’œuvre démentiel, comme bon lui semble. Au programme : nombreux gros plans proposés (et manuellement on peut tout regarder en gros plan), voix off (en anglais), vignettes de commentaires (en anglais toujours).

A titre informatif, le triptyque ouvert fait plus ou moins 2 mètres sur 4 mètres. Ca donne une idée de l’ampleur du travail !

*

Ce qui me fascine le plus chez Jérôme Bosch : la puissance de ses couleurs.

Je viens de terminer le roman de Alexandra Strauss, Les Démons de Jérôme Bosch, qui nous raconte la vie imaginée de l’artiste (on ne sait, en réalité, quasiment rien de lui) et en bonne partie sa jeunesse.

Voici quelques extraits du livre. Les images que j’ai choisies proviennent toutes du Jardin des délices.

Son enfance :

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Les oiseaux, Jérôme les connaissait tous par leur nom. Mésanges, pinsons ou bergeronnettes, il les observait avec la même passion que les fleurs ou les insectes. Leur joliesse et la palpitation de leur vie délicate étaient à ses yeux proches de celles qu’il prêtait aux anges.

*

Hors les murs, la splendeur grandiose du paysage le saisissait. Les prés à perte de vue s’offraient dans la lumière dorée du levant. Des gouttelettes brillaient de mille éclats irisés, et la brume s’évaporait en montant comme une fumée, révélant selon les saisons la nudité de la végétation ou sa luxuriance. Jérôme suivait le lit du ruisseau jusqu’au dernier moulin. Là, commençait le royaume des herbes ondoyantes où, sans hésitation, il pénétrait. Perdu dans les joncs plus hauts que lui, il oubliait le monde et avait l’impression d’en être oublié, un peu comme s’il n’était jamais né.

*

Les premières pousses de blé frissonnaient, herbes fines d’un ton vert très cru, très intéressant, Jérôme se demandait avec quel pigment…

*

Il se glissa doucement dans la cuisine et alla se cacher à l’étage, sous un lit où il rangeait sa boîte remplie d’images saintes, de plumes et de cailloux ramassés au bord de l’eau.

 

Son rapport compliqué aux femmes :

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L’air était doux. Des tourterelles roucoulaient dans les tilleuls. Fou de rage, Jérôme avançait sans dire un mot, tandis que Merteld, tout à fait à l’aise, se laissait aller à sa gaieté naturelle et babillait. Jérôme marchait les yeux baissés, malgré lui fasciné par la jupe de Merteld qui flottait, se pliait et se déployait autour d’elle, exhalant un parfum de fleurs entêtant. Avec ses manières fraîches et gracieuses, Merteld avait l’air innocent. Était-il possible qu’elle ne fût pas consciente des regards qui les suivaient et qui n’avaient rien d’amènes ?

Un feu dévorait les joues du jeune homme. Bien qu’il s’en écartât, l’épaule de Merteld revenait sans cesse toucher la sienne.

– Pour vous, Jérôme…

Elle avait sorti de son vêtement un petit livre recouvert de cuir qu’elle lui tendit. Il hésita, puis le prit et l’examina, feuilletant délicatement l’ouvrage encore tiède du contact de la jeune femme.

– Pour moi ?

– Oui. Pour sceller notre amitié.

Le livre était un psautier de si petite taille qu’on pouvait l’emporter partout avec soi. Un moine l’avait merveilleusement décoré de miniatures délicates, et une grande ferveur s’en échappait, intimant une sérénité douce, une paix recueillie. Comment refuser un pareil présent ?

– C’est… C’est magnifique… Merci.

Les yeux de la jeune femme brillèrent du contentement d’avoir si justement choisi. Elle n’avait jamais eu l’air si pur, ni si désintéressé, et Jérôme se sentit honteux de sa petitesse. Son imagination n’était-elle pas portée à voir le mal partout ?

 

Sa rencontre avec sa future femme (racontée à la troisième personne, par elle) :

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Goyart avait cédé à toutes les exigences de Jérôme : couleurs et huiles de qualité, brosses et pinceaux coûteux. Il avait donné des ordres pour que sa tranquillité soit respectée et, de ce fait, personne n’entrait jamais dans la salle où il travaillait. Le soir, affamé et hagard, Jérôme se joignait à nous et il finit par s’habituer à cette table où l’on discutait sans cesse des inventions récentes, ouvrages scientifiques et recueils de chansons rimées.

Je le surpris. J’étais cultivée, et même plus que cela. Parfois, je ne descendais pas dîner, je restais dans mon officine, plongée dans quelque étude. D’autres fois, au cours des repas, je m’immisçais dans les conversations que Jérôme tenait avec mon père et ses hôtes de passage. Je parlais fort bien le latin et le grec, ce qui intriguait Jérôme qui ne pensait pas que ces langues fussent destinées aux femmes.

 

Son émerveillement pour la nature et les animaux :

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Chaque matin, Jérôme quittait notre maison où tous somnolaient encore. Il sortait de la ville par la porte de l’octroi, et la campagne le prenait tandis qu’il marchait dans les prés inondés de rosée. Il croisait des paysans qui se rendaient aux champs, des chasseurs qui s’enfonçaient dans les marais. Il surprenait des animaux dans leurs activités paisibles ou combatives, dictées par un rythme naturel, et non par cette concupiscence qui est souvent la motivation des affaires humaines. Il s’installait au bord d’un fossé, faisait quelques croquis, et se remplissait d’air et de lumière.

*

J’ai envie de terminer cet article avec un tableau particulièrement sombre et sublime de l’artiste : Le Portement de Croix (apparemment un des derniers travaux de Jérôme Bosch).

Au cœur du tableau, on découvre le Christ et sa couronne d’épines. Autour de lui, les visages les plus grimaçants et hideux qu’on puisse imaginer se multiplient. Et toujours, ces couleurs fulgurantes qui happent le regard…

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