Pauvre et douce Corée

Courant_-_Souvenir_de_Séoul,_Corée-21a

(intérieur coréen, photo de Maurice Courant)

Où que je me trouve, j’adore aller flâner en librairie. Hier, je suis donc allée baguenauder dans la très sympathique librairie du musée des arts asiatiques Guimet, où j’ai craqué pour plusieurs bouquins. Je voudrais ici vous parler de l’ouvrage Pauvre et douce Corée, que j’ai acheté et dévoré dans la foulée 🙂

Ce petit témoignage (moins de 80 pages) de l’écrivain et explorateur Georges Ducrocq (1874-1927), rédigé à la suite de son grand voyage en Asie au début du siècle dernier, s’avère être un petit bijou de poésie !

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Georges Ducrocq est tombé sous le charme de la Corée en 1901. Son récit est donc une déclaration d’amour. Et sans aller jusqu’à dire que son propos est naïf, la tendresse qu’il éprouve pour ce pays donne à son témoignage une tournure éminemment romantique. Ainsi, dans le regard de Georges Ducrocq, la pauvreté des Coréens ne les empêche pas d’être « paisibles et rêveurs ». Même quand il évoque la difficile condition des femmes coréennes ou la misère, c’est avec douceur. Ce manque de pondération n’enlève cependant rien à l’intérêt de ce texte sensuel et délicat, bien au contraire : on y apprécie pleinement la sincérité de l’auteur, la qualité littéraire et bien sûr, les mille détails qui nous permettent d’entrer dans l’intimité d’une Corée maintenant révolue.

En voici quelques extraits…

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Au début du 20e siècle, Séoul s’apparente à un immense village

Voici le portrait que Georges Ducrocq brosse de Séoul. Il s’agit des premières lignes de l’ouvrage. L’auteur, dès le début de son texte, utilise des personnifications émouvantes pour souligner la délicatesse et la beauté de ses sujets d’observation : les villes, les maisons…

Celui qui arrive à Séoul par la colline du Nam-San aperçoit, entre les arbres, un grand village aux toits de chaume. Il a d’abord peine à croire que ces cabanes enfumées soient la capitale de la Corée. Mais l’immense étendue qu’elles couvrent et la ceinture de remparts et de portes monumentales qui les enveloppe ne laisse aucun doute : Séoul est à nos pieds et c’est une paysanne qui ne paye pas de mine. Pourtant les chaumières ont un air bon enfant ; elles annoncent une grande pauvreté, mais ne sont pas tristes. Une lumière extrêmement pure et délicate baigne ce visage de pauvresse et en détaille tous les contours. Épaisses et basses, les couvertures des toits se recroquevillent au soleil comme des chattes, elles semblent couver de très douces vies familiales.

(une rue de Séoul, photo de Maurice Courant)

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Les Coréens, un peuple très différent de ses voisins

Comme j’ai pu l’apprendre en allant assister il y a quelques jours à la conférence La Longue Marche des Coréennes de Juliette Morillot, les Coréens ne ressemblent en rien aux Japonais ou aux Chinois. C’est ce que souligne également Georges Ducrocq ici :

Les Coréens n’ont pas la face grimaçante des Jaunes. Le sang des races du Nord s’est mélangé dans leurs veines au sang mongol et a produit ce beau type d’homme vigoureux, rudement charpenté, d’une taille imposante. Les yeux ne sont pas bridés ni perpétuellement enfiévrés ; le front saillant, poli et découvert ressemble au front de nos Bretons, il a les reflets joyeux d’un front celtique ;  les visages sont très barbus comme ceux des Aïnos de l’île Sakhalin et ce seul trait suffirait à distinguer un Coréen de ses voisins. L’expression naturelle des Coréens est placide, ils ont l’œil fin et rêveur, beaucoup de laisser-aller et de bonhomie dans les manières.

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Artisanat coréen

Georges Ducrocq consacre un passionnant petit chapitre à l’artisanat et aux métiers de Séoul. Il décrit ainsi les cordonniers, les quincailliers, les marchands de soieries et les marchands de chapeaux (tous les Coréens portaient alors un grand chapeau)… Le métier de menuisier était également très répandu :

Les Coréens réussissent surtout dans la menuiserie : ils s’entendent  à construire une étagère ou un coffret, bien ajusté, en bois d’ébène ou de cerisier, à lui donner un vernis rouge, laqué, ou la patine d’un jus de tabac, à l’enjoliver de charnières, de verrous, de plaques de cuivre : l’idée de cacher le trou d’une serrure sous une tortue ou un papillon ciselé est de leur invention.

(marchand ambulant, photo de Maurice Courant)

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Le papier, première industrie coréenne

La production coréenne de papier, matériau très employé dans le pays, alimentait également la Chine :

Les parcheminiers ont le plus d’ouvrage, car le papier est la première industrie coréenne : il sert à tout. Huilé, il a la solidité de la toile ; broyé, il est dur comme pierre. On en fait des cloisons, des parquets, des vitres, des boîtes à chapeaux, des corbeilles et des seaux pour puiser l’eau. Dès qu’une goutte tombe, le Coréen tire de sa poche un cornet de papier dont il se coiffe. Le meilleur abri contre le froid, c’est une bonne cape de papier. Voilà bien longtemps que la Corée excelle dans le parchemin ; autrefois, sous les empereurs lettrés du XIVe siècle qui faisaient fondre d’un coup trois cent mille caractères d’imprimerie, elle gravait sur des feuilles royales ses romans et ses poésies. Aujourd’hui l’inspiration est morte, les beaux livres sont rares, le papier sert encore aux examens, mais les compositions des candidats sont ensuite passées à l’huile et deviennent d’excellents manteaux contre la pluie. La Chine se fournit toujours de papier en Corée : il en arrive à Che-fou des bateaux pleins pour servir aux paperasseries des mandarins chinois.

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La couleur dans les vêtements coréens 

Chaque paragraphe écrit par Georges Ducrocq est empreint de poésie. Il me faut tout de même bien terminer cet article, je vais donc le faire avec l’évocation des vêtements chatoyants des femmes et des enfants coréens. En effet, tandis que les hommes s’habillaient entièrement de blanc (à l’exception de leurs grands chapeaux noirs !), les femmes et les enfants portaient des tenues très colorées…

La couleur est laissée aux jeunes gens, aux femmes et aux enfants et les préférences des Coréens vont aux couleurs tendres, au bleu de ciel, aux tons saumonés, au gris perle, aux couleurs d’œillet ou de pervenche. S’ils abordent les tons vifs, c’est avec une franchise de campagnards, portés aux couleurs qui chantent aux vert pomme, aux rougeurs de pêche, aux cerises, à l’abricot. Leurs enfants ont l’air échappés d’un champ de fleurs, au printemps, papillons multicolores qui jettent un rayon de vie au milieu de la foule toute blanche et nonchalante.

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Pour aller plus loin :

  • La maison d’édition La Découvrance, qui a édité Pauvre et douce Corée, s’est spécialisée dans les récits de voyage. En outre, le texte Pauvre et douce Corée ayant basculé dans le domaine public, il est disponible en intégralité sur Wikisource 🙂
  • Les photos qui illustrent cet article ont été réalisées par Maurice Courant, autre explorateur du début du 20e siècle. Pour ce qui nous concerne ici, Maurice Courant est l’auteur de Souvenir de Séoul, texte également entré dans le domaine public, que le site Gallica a mis à la disposition des curieux ici.
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