« Mon père, maréchal-ferrant, ne voulait pas entendre parler de viande de cheval »

Si, depuis quelques années, les Français se montrent plus sensibles au sort des animaux d’élevage, le nombre de végétariens et de végétaliens demeure faible dans l’Hexagone, ne dépassant pas le modeste seuil des 5 %. Comme tous les végétalien/nes du pays, je vis donc plus ou moins entourée de personnes carnistes ou flexitariennes.

Dans ce contexte, je projette d’interviewer des personnes d’âges différents, toutes de sexe masculin, sur leur rapport à la viande et aux animaux. Il s’agira de consommateurs de viande, de flexitariens et de personnes engagées sur la voie du végétalisme. Première personne interviewée : mon beau-père (le mari de ma mère), Jacky, 76 ans

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(Jacky, Noirmoutier, 2018)

Amateur de plats traditionnels et de viande, Jacky a longtemps été le cuistot de la famille. Depuis quelques années, il vit une situation peu confortable : sa seconde femme et deux de ses belles-filles (ma sœur et moi-même) ont drastiquement changé d’alimentation. Les réunions familiales présentent donc une configuration peu courante : à table, la supériorité numérique revient aux adeptes du végétal…

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INTERVIEW du JEUDI 27 DÉCEMBRE 2018, à LA ROCHE-SUR-YON

Céline : Depuis quelques années, le bien-être animal et le véganisme sont  des sujets régulièrement traités dans les médias. Quel est ton avis sur cette évolution de la société ? 

Jacky : Certains actes abominables ont été commis dans les abattoirs et les Français qui sont sensibles au sort des animaux veulent lutter contre ces abus. Je trouve ça normal et je condamne également ces actes. Je suis sensible à la défense des animaux et je déplore les méchancetés qu’on leur fait parfois subir…

Mais interdire aux gens de manger de la viande, je trouve ça ridicule. C’est une contrainte très forte. Le cassoulet, la choucroute, appartiennent à notre patrimoine culinaire, et manger de la viande fait partie de notre manière de vivre. Pour les manger, il faut tuer les animaux de façon correcte… Il faut aussi leur offrir une belle vie, dehors ; les alimenter correctement, avec de l’herbe et pas de la farine trafiquée.

Pour revenir aux abattoirs, selon moi, filmer les abattoirs est un problème car il s’agirait d’une intrusion dans la vie des employés. Je n’aime pas l’idée des caméras dans les rues, alors dans les abattoirs… Je serais plus favorable à une surveillance humaine par du personnel compétent. Les abattoirs qui abusent doivent être fermés et remis aux normes. Mais il ne faut pas oublier que les gens qui tuent des animaux, en tuent des centaines. On peut comprendre qu’ils soient fatigués et qu’ils finissent par faire n’importe quoi…

Céline : Les comportements alimentaires ont beaucoup changé au sein même de ta famille. Ta femme ne mange quasiment plus de produits animaux. L’une de tes belles-filles ne mange quasiment plus de viande ni de poisson. Quant à moi, je suis végétalienne. Comment tu le vis ? 

Jacky : Je le vis assez mal… Quand on est en couple avec quelqu’un qui ne mange plus de viande ni de poisson, la préparation des repas se complique : il y a le repas de celui qui mange de la viande, et le repas de celui qui mange des végétaux. Je ne me prends pas non plus trop la tête, mais tu vois, aujourd’hui, par exemple, j’ai dû préparer ma viande à l’avance pour pouvoir la faire réchauffer juste avant le repas, et laisser le four disponible pour ceux qui mangent végétalien. C’est contraignant. J’ai d’ailleurs le sentiment qu’on ne pourrait pas demander les mêmes efforts aux végétaliens…

Céline : Enfant, quel était ton rapport aux animaux ? En avais-tu à la maison, et lesquels ?

Jacky : Quand j’étais petit, à Benet, en Vendée, nous avions surtout des chats. Et mon père était maréchal-ferrant et forgeron à son compte : il ferrait et soignait les chevaux. Il avait un amour particulier pour ces animaux et il ne fallait pas leur faire de mal. Si manger de la vache ne lui posait pas de souci, il ne voulait pas entendre parler de viande de cheval. Je n’ai pas beaucoup échangé avec lui car nous avions une grande différence d’âge, mais il m’a parlé des atrocités de la Première Guerre avec ces animaux. Les chevaux mouraient sur le champ de bataille, ou d’épuisement sur les routes. Ils étaient alors parfois dépecés sur place pour la nourriture… Cela ne m’a pas empêché de manger du cheval : en effet, en 1956 et jusqu’aux années 60, alors que j’étais apprenti typographe, un de mes camarades était en apprentissage de boucher chevalin. Quand j’étais invité dans sa famille, on mangeait donc du cheval…

(chevaux effrayés par le cadavre d’un congénère, guerre de 14-18, photo BNF)

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« Aux chevaux éventrés par les obus, crevés de misère et de fatigue, empoisonnés par les gaz, vomissant leurs entrailles dans la boue et dans le sang en attendant d’être dépecés par les hommes affamés… »

Ernst Johannsen, Cheval de guerre, 1929

 

(les chevaux condamnés à l’enlisement étaient abattus, guerre de 14-18, photo BNF)

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Céline : Parmi les nombreuses causes animales dont on entend parler, y’en a-t-il une qui te fait particulièrement réagir ? 

Jacky : Si je trouve normal de manger les animaux, je trouve aussi qu’on doit s’assurer de leur bien-être, d’une façon générale. Mais si on remonte au temps des mines à charbon, je trouve inhumaine la façon dont on a utilisé les chevaux dans les mines : on descendait ces chevaux dans les galeries pour épargner aux hommes de tirer les chariots. Ils attrapaient la même maladie que les humains – la silicose -, et mouraient en sous-sol sans que personne ne leur vienne en aide. C’était de l’esclavage animal… Ça rendait les bêtes folles… Elles mouraient d’épuisement, de maladie, sans avoir revu le ciel. On descendait ces chevaux en sachant qu’ils ne remonteraient pas…

(descente d’un cheval dans la mine, photo Centre historique minier)

cheval mine charbon

 

« Un train de berlines surgit, tiré par Bataille, le doyen de la mine, un cheval qui a fait dix ans de fond. Depuis dix ans, il vit dans ce trou, occupe le même coin de l’écurie, fait la même tache le long des galeries noires sans avoir jamais revu le jour. L’âge venant, ses yeux de chat se voilent parfois d’une mélancolie. Peut-être revoit-il au fond de ses rêvasseries obscures le moulin où il est né, près de Marchiennes ? Un moulin, entouré de larges verdures, éventé par le vent.  Il reste alors la tête basse, tremblant sur ses vieux pieds, faisant d’inutiles efforts pour se rappeler le soleil. Mais voici que l’on descend un autre cheval. L’émotion est palpable car il arrive parfois que la bête, saisie d’une telle épouvante, débarque morte. Enfin, après trois minutes de descente, il apparaît avec son immobilité de pierre, son œil fixe, dilaté de terreur. C’est Trompette, un cheval de trois ans, qui couché sur les dalles de fonte ne bouge toujours pas, semblant dans le cauchemar de ce trou obscur, infini, de cette salle profonde retentissant de vacarme. Alors Bataille s’approche, allonge le cou pour flairer ce compagnon. Il éclate tout à coup d’un hennissement sonore, d’une musique d’allégresse. C’est la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont une bouffée lui arrive, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui ne remontera que mort. »

Germinal, Émile Zola, 1885


Céline : C’est sordide…
J’ai une dernière question à te poser. Est-ce que tu associes la viande à la santé ? J’ai l’impression qu’à tes yeux, pour être résistant, fort, il faut manger de la viande…

Jacky : Pour moi, la priorité, c’est la santé. Et les médecins disent qu’il faut varier. On se rendra peut-être compte un jour que ceux qui ne mangent que des végétaux sont malades. A une époque, on était content de donner de la viande à son enfant pour qu’il se requinque. Dans les hôpitaux, les patients qui étaient opérés très fortement, avec de grandes cicatrices, on leur donnait de la viande pour les aider à se retaper… Quant à moi, j’ai mangé beaucoup de viande dans ma vie et je ne suis pas malade. Croire qu’il y a de tout dans les végétaux, je trouve ça bizarre. Et puis, je me méfie de ce qu’ils mettent dans les alternatives végétales qu’on trouve en magasin. Par exemple, j’ai goûté le « faux gras » bio que mangent les vegan, ça a un très bon goût, ça ressemble beaucoup à du foie gras, et je me demande ce qu’ils mettent dedans pour que ça y ressemble autant. Je considère qu’on ne peut pas faire, uniquement avec des végétaux, un produit qui a le goût du foie gras…

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Pour aller plus loin :

  • l’historien Éric Baratay, qui s’est beaucoup intéressé aux animaux, a écrit un ouvrage de référence sur l’exploitation des animaux pendant la Première Guerre mondiale : Bêtes de tranchées, aux éditions CNRS, 2013
  • voici une page intéressante sur les chevaux de mineur
  • sur la rubrique Vegan pratique de son site, l’association L214 nous explique de façon simple et pédagogique pourquoi une alimentation végétale variée est bonne pour la santé !
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La pirolle verte, joyau d’Asie

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(pirolle verte ou Cissa chinensis)

Comme vous pouvez le constater en flânant sur ce blog, le monde des oiseaux, de par sa richesse infinie, me fascine. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, par exemple, la représentation du martin-pêcheur dans la peinture chinoise, les « oiseaux de paradis » endémiques de la Nouvelle-Guinée, les oiseaux de Guyane photographiés par Tanguy Deville, les oiseaux qui peuplent le cimetière du Père-Lachaise au printemps, la couleur bleue chez les oiseaux ou encore l’inventivité de la faune avicole.

Grâce à Internet, n’importe qui peut approcher les oiseaux du bout du monde en quelques clics. C’est ainsi que j’ai découvert la pirolle verte (Cissa chinensis), au merveilleux plumage coloré. Difficile de ne pas tomber sous le charme 🙂

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Dans la forêt tropicale asiatique

La pirolle verte appartient à la famille des passereaux et plus précisément à la catégorie des corvidés. Elle vit principalement dans le sud-est de l’Asie, dans l’univers luxuriant de la forêt tropicale. La pirolle apprécie les lisières des zones boisées, les forêts de bambous et les cours d’eau. Pour chercher sa nourriture, cet oiseau se déplace en petit groupe. Il consomme principalement des insectes, mais également des grenouilles, petits reptiles, petits oiseaux. Sa ponte comprend entre 3 et 7 œufs.

localisation pirolle verte

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Oiseau-bijou

Avec son splendide camaïeu de verts, ses lores noires et son bec rouge corail, la pirolle ressemble à une créature du paradis

Bien que cet animal ne soit pas particulièrement courant (on ne le trouve pas en très grand nombre sur son aire de répartition), l’IUCN (Union internationale pour la conservation de la nature) ne le considère pas comme faisant partie des espèces menacées (population en baisse). Malheureusement, étant donné son plumage particulièrement esthétique, il est chassé pour être vendu comme oiseau d’agrément. Il est alors condamné à la cage…

(pirolle verte agrippée au tronc d’un palmier, photo Redzlan A. Rahman)

Gagak Gunung at Jelai Resort, Fraser's Hill

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John Gould, naturaliste et artiste du XIXe siècle

La pirolle verte fait partie des innombrables oiseaux peints ou dessinés par John Gould, ornithologue et naturaliste britannique du XIXe siècle. L’illustration ci-dessous, réalisée entre 1855 et 1860 avec son collaborateur Henry C. Richter, a été éditée dans son ouvrage Birds of Asia.

john gould et henry c richter cissa chinensis

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Le quotidien de la pirolle verte

J’ai trouvé sur Youtube deux vidéos qui offrent des images magnifiques. Sur la première, une pirolle verte fait sa toilette sur un point d’eau. Sur la seconde, une pirolle verte se penche sur son nid pour nourrir ses petits

 

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Pour aller plus loin :

  • la fiche de www.oiseaux.net permet d’écouter le cri et le chant de la pirolle verte
  • l’ouvrage Les Oiseaux des éditions Place des Victoires répertorie de nombreuses et belles illustrations d’oiseaux des quatre coins du monde, du XVIIe siècle jusqu’à nos jours
  • l’ouvrage Au cœur des jungles, dans la collection Les Yeux de la découverte des éditions Gallimard, fait un joli tour d’horizon des forêts tropicales de la planète (Amériques centrale et du Sud, Asie, Afrique…) en évoquant, avec des textes pédagogiques et de nombreux illustrations, leurs caractéristiques respectives

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Albert Cossery, la liberté avant tout

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Albert Cossery a vécu dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, dans une chambre de l’hôtel La Louisiane, jusqu’à son décès (photo K-films Amérique)

Transports en commun blindés, temps froid et venteux, formation passionnante mais parfois éreintante, cascade de nouvelles désolantes dans la presse… Pour rester à peu près sereine face à toutes ces épreuves, rien de tel que de replonger dans les œuvres de l’écrivain nihiliste et hédoniste Albert Cossery !

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Fainéants et mendiants

J’ai découvert l’auteur égyptien et francophone Albert Cossery ( 1913-2008) à l’adolescence avec le roman Les Fainéants dans la vallée fertile, qui décrit une famille de fainéants notoires traumatisée par les ambitions du petit dernier (il veut trouver du travail, rien ne va plus !). J’ai retrouvé l’écrivain il y a deux ans avec Mendiants et orgueilleux, formidable fresque cairote où les mendiants, naturellement philosophes, se jouent de tous les malheurs avec la grâce de funambules.

La singularité, l’humour mordant et la délicieuse irrévérence de ces deux livres m’ont indubitablement marquée. Albert Cossery expliquait aux journalistes qu’il écrivait « pour que quelqu’un qui le lise n’aille pas travailler le lendemain ». Rétif à toute idéologie, il refusa la Légion d’honneur quelques mois avant de mourir.

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Pas d’ambition, pas de complications !

La semaine dernière, grâce aux éditions de L’Échappée et à la librairie anarchiste Quilombo, j’ai découvert Le Désert des ambitions, dans lequel l’essayiste Rodolphe Christin rend hommage à l’écrivain libertaire.

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Cette lecture m’a replongée dans de savoureux extraits des romans de Cossery. Voici par exemple comment il décrit, dans Mendiants et orgueilleux, la société de consommation qu’un de ses personnages principaux, Gohar, exècre :

En aucun cas il n’aimait s’aventurer dans cette citadelle du lucre et de l’ennui. La fausse beauté de ces grandes artères, grouillantes d’une foule mécanisée – d’où toute vie véritable était exclue – lui était un spectacle particulièrement odieux. Il détestait ces immeubles modernes, froids et prétentieux, semblables à de gigantesques sépultures. Et ces vitrines violemment éclairées, remplies d’objets invraisemblables, dont nul l’avait besoin pour vivre. 

Dans Les Couleurs de l’infamie comme dans ses sept autres bouquins, Albert Cossery livre sans fioritures sa conception de la vie :

Le seul temps précieux est celui que l’homme consacre à la réflexion. C’est une de ces vérités indécentes qu’abominent les marchands d’esclaves.

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Scène surréaliste et cocasse

Et je viens d’apprendre que Mendiants et orgueilleux avait été adapté en 1991 en bande dessinée par l’artiste Golo (éditions Futuropolis). La couverture est très jolie et j’ai hâte de voir ça de plus près 🙂 

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La planche suivante correspond à un de mes épisodes préférés du roman, surréaliste et cocasse, où Yéghen découvre, au beau milieu de la nuit, que l’hôtelier lui a retiré sa couverture pour la prêter à un autre client : 

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Un froid intense régnait dans la chambre. Il fit un geste pour ramener à lui l’édredon, mais à sa grande surprise il découvrit que celui-ci avait disparu. La stupéfaction lui coupa le souffle : il n’arrivait pas à comprendre ce qu’était devenu l’édredon. De toutes ses forces, il se mit à appeler l’hôtelier.
Un temps infini passa, mais personne ne répondit. Yéghen haletait, assis dans le lit, les bras croisés sur la poitrine pour se préserver du froid. Il allait appeler de nouveau, lorsque la porte s’ouvrit et que l’hôtelier apparut dans l’embrasure, tenant à la main une lampe à pétrole. Il s’avança d’un pas prudent, un doigt sur la bouche.
– Où est l’édredon ? s’écria Yéghen. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
– Ce n’est rien, chuchota l’hôtelier. Je suis en train d’endormir un client avec. Dès qu’il sera endormi, je te le rapporterai, sur mon honneur ! Seulement, je t’en conjure, ne fais pas de scandale.
Yéghen réalisa alors que c’était arrivé pendant son sommeil. L’hôtelier était venu dans sa chambre, l’avait débarrassé de l’édredon, pour le donner à un nouveau client. Il était complètement ahuri par ces procédés fantastiques.
– Vous n’avez qu’un seul édredon pour tout l’hôtel, demanda-t-il ?
– Oh non ! dit l’hôtelier toujours à voix basse. C’est un hôtel de premier ordre ; nous avons trois édredons. Mais nous avons aussi beaucoup de clients.
– Je comprends, dit Yéghen. Qu’allons-nous faire ? J’ai froid, moi. Et je tiens à dormir. Je veux l’édredon.
– C’est l’affaire d’un instant, dit l’hôtelier. Sur mon honneur, je te le rapporte tout de suite. Le client à qui je l’ai donné était très fatigué ; il dormait debout. Il doit être tout à fait endormi maintenant. Ne bouge pas ! Je vais voir. Et ne crie pas surtout.

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Pour aller plus loin :

Vincent Munier, photographe engagé pour la faune sauvage

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(atèle, Pérou)

Vincent Munier, considéré comme un des plus grands photographes animaliers de sa génération, a prêté une centaine de ses clichés à l’ONG Reporters sans frontières pour la réalisation du 59e numéro de la revue 100 photos pour la liberté de la presse, sorti le 8 novembre et consacré aux journalistes de l’environnement. Ces derniers enquêtent sur des problématiques qui impactent les humains mais aussi les animaux, qui sont pourtant les habitants les plus légitimes de ces royaumes saccagés…

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L’amour des espaces sauvages

Ayant grandi dans les Vosges, élevé par un père très investi dans la protection de la nature, Vincent Munier a toujours aimé observer les animaux de la forêt. Il réalise ses premières photos à l’âge de 12 ans. Cette étape représente un moment charnière de son existence :

J’ai eu mon premier appareil entre les mains vers 12 ans. À cette époque, mon père m’a laissé seul en forêt, à l’affût, sous un filet de camouflage dans une allée forestière, avec un vieux Reflex qu’il m’avait prêté. Après plusieurs heures d’attente, trois petits chevreuils se sont approchés tout près de moi… C’est resté un moment fascinant : j’ai pris des photos complètement floues tellement je tremblais d’émotion, mais j’en garde un souvenir troublant. Dès lors, je n’avais plus qu’une idée en tête : sillonner la forêt pour photographier la nature, puis, peu à peu, les animaux sauvages. Je fuyais les bancs de l’école pour rejoindre la nature : le jour du rattrapage du bac, par exemple, j’étais à l’affût du faucon pèlerin…

(ânes sauvages, Tibet)

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Affût, camouflage et patience

Vincent Munier ne craint ni la solitude, ni l’inconfort des voyages extrêmes, ni le grand froid. Pour photographier les animaux qui le fascinent, il va au bout du monde et s’adapte sans rechigner aux conditions parfois très difficiles qui s’imposent à lui. Il a ainsi exploré les pôles, l’Amazonie, les hauts plateaux d’Asie, le Japon ou encore l’Afrique. Il a également réalisé de superbes photos au cœur de sa région natale (cerfs, lynx boréaux…), qui reste son point de chute.

Son objectif : s’approcher au plus près des animaux qui l’émerveillent, les observer dans leur environnement naturel et en immortaliser la magnificence, tout cela sans les déranger. Pour ce faire, il est prêt à patienter des jours, des semaines, parfois des mois. Il utilise la technique de l’affût et du camouflage. Ainsi, il ne fait pas peur aux animaux, qui le remarquent à peine et ne s’inquiètent pas de sa présence.

(panthère des neiges, Tibet)

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Artiste éthique

Vincent Munier expose dans des galeries en Europe et aux États-Unis (on peut actuellement admirer ses photos à la galerie Blin plus Blin, dans le VIIe arrondissement de Paris, au 46, rue de l’Université). Les plus grandes revues publient régulièrement ses travaux. Mais si l’artiste a acquis une renommée internationale, il garde de bonnes distances avec les sirènes du succès. En 2010, pour rester en accord avec ses convictions, il a créé sa propre maison d’édition, Kobalann, qui lui permet d’éditer ses travaux selon des critères exigeants : ligne éditoriale bien à lui, collaboration avec des entreprises artisanales.

En outre, il soutient plusieurs associations de protection de la faune sauvage telles que WWF.

(lièvre laineux, Tibet)

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Pour aller plus loin :

  • En kiosque depuis le 8 novembre, le numéro 59 de 100 photos pour la liberté de la presse s’intéresse aux difficultés que rencontrent, aux quatre coins du monde, les journalistes qui enquêtent sur l’environnement. Parce qu’ils dérangent les responsables de la déforestation illégale, des  extractions minières ou encore de la pollution des eaux, les conditions de travail de ces journalistes sont particulièrement difficiles dans certains pays. Ils sont souvent censurés, menacés, poursuivis en justice, jetés en prison (Russie, États-Unis…), et parfois assassinés (Brésil, Inde, Philippines, Mexique…). Les recettes de vente de la revue seront entièrement reversées à l’ONG Reporters sans frontières !
  • Voici un joli portrait de Vincent Munier réalisé par Le Parisien en 2016.
  • Et voici une interview intéressante de Vincent Munier réalisée par le magazine Kaizen en 2014.
  • J’ai consacré un article à la panthère des neiges il y a quelques jours, le voici.

(ci-dessous, des bœufs musqués photographiés en Norvège)

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Les secrets de la panthère des neiges

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(les « pièges » photographiques permettent d’observer les animaux sans les déranger)

Dans son rapport bisannuel « Planète vivante » 2016-2017, publié le mardi 30 octobre 2018 dernier, le Fonds mondial pour la Nature (WWF) fait un constat désolant : la population des animaux vertébrés a chuté de 60 % en moyenne en 40 ans. Cet effarant déclin s’explique par la pollution, le réchauffement climatique, le braconnage, la déforestation et l’agriculture, ou encore la fragmentation des lieux de vie des animaux par les routes, barrages, etc.

Tandis que la biodiversité décroit à grande vitesse, qu’en est-il de la panthère des neiges (Panthera Uncia) ?

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Une espèce difficile à observer

Cet animal à la beauté impériale (il n’a aucun prédateur à part l’humain) vit dans les zones montagneuses d’Asie. Il a été observé dans 12 pays, parmi lesquels la Chine, la Mongolie, le Népal ou encore le Pakistan.

Avec sa magnifique fourrure tachetée, la panthère des neiges est une reine du camouflage : quand elle s’immobilise, elle devient quasiment invisible dans les paysages de rochers et de neige. Elle se nourrit d’ongulés, de marmottes, de végétaux, et s’attaque parfois aux troupeaux des bergers.

Il s’agit d’un animal difficilement observable. En effet, ce magnifique félin évolue dans des zones peu accessibles. Il est donc compliqué pour les scientifiques d’indiquer précisément la densité de sa population. Il existerait à ce jour entre 4000 et 6500 panthères des neiges en Asie.

Pour observer les comportements de la panthère des neiges, et donc mieux la protéger, les associations ont recours à deux outils : le collier GPS (qui nécessite d’endormir l’animal) et surtout, le « piège » photo/vidéo.

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Voici deux vidéos enregistrées par l’association WWF

Ci-dessous, la vidéo déchirante d’une panthère des neiges dont la patte a été prise dans le piège d’un braconnier. Courageuse, on la voit malgré tout continuer à vivre, avec cette mâchoire de fer devenue un épouvantable prolongement d’elle-même…

Et voici, au contraire, l’attendrissante et réjouissante vidéo d’une femelle en vadrouille avec ses trois adorables petits :

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De nombreux dangers menacent la panthère des neiges :

  • le braconnage (on chasse le félin pour ses os, utilisés dans la médecine chinoise, et pour sa fourrure)
  • les activités humaines en expansion, les pâturages
  • le conflit avec l’humain (qui traque le félin pour éviter que celui-ci ne s’en prenne à son troupeau)
  • la fragmentation de son habitat naturel
  • le changement climatique

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Le travail de WWF

L’association WWF travaille à la protection d’une quarantaine d’espèces animales, dont la panthère des neiges. Elle participe ainsi à l’information et à la pédagogie auprès des populations humaines qui côtoient l’animal, à la construction de bergeries (pour que les animaux d’élevage soient mieux protégés des éventuelles attaques de la panthère des neiges) et aux indemnisations en cas d’attaque des troupeaux.

Ce travail sans relâche a porté ses fruits, avec une évolution du statut de la panthère des neiges dans le classement de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) : le félin est passé d’espèce « en danger d’extinction » (depuis plusieurs décennies) à « espèce vulnérable » depuis 2017.

Mais si la situation s’est stabilisée, les mêmes efforts doivent évidemment être maintenus, et d’autant plus que le changement climatique représente maintenant une autre menace bien réelle : en provoquant un déplacement progressif de la végétation vers les hauteurs, le réchauffement climatique pousse, du même coup, la panthère des neiges à se retrancher toujours plus haut en montagne, c’est-à-dire sur des espaces plus limités.

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Pour aller plus loin :

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A la rencontre des oiseaux de Guyane

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(couverture du livre, photo d’un guit guit émeraude)

C’est grâce au magazine Espèces que j’ai eu écho de ce livre, Les Oiseaux de Guyane, paru il y a quelques mois aux éditions Biotope. L’auteur de l’ouvrage, Tanguy Deville, nous ouvre les portes d’un monde merveilleux (730 espèces d’oiseaux sont répertoriés en Guyane française) grâce à ses photographies et à ses textes instructifs. Pour ne rien gâcher, les éditions Biotope ont réalisé une maquette parfaitement sobre et élégante. 324 pages de plaisir et de découvertes, donc !

Pour une raison que j’ignore, le livre n’est à ce jour disponible dans aucune librairie parisienne (je suis allée vérifier sur le site très pratique de Paris Librairies), pas même à la librairie Eyrolles qui a pourtant l’habitude de proposer des bouquins des éditions Biotope. Cet ouvrage n’a pourtant rien de trop technique ni de trop spécialisé. Si quelqu’un a une explication, je suis tout ouïe ! Heureusement, on peut le commander dans n’importe quelle librairie.

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(un touquanet koulik pendant son repas)

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Tanguy Deville, voyageur contemplatif

L’auteur de l’ouvrage, épris de nature et de voyages, multiplie les compétences : photographe, il aime aussi dessiner et peindre, et travaille également en tant que naturaliste. Pour la réalisation de ce bouquin, le globe-trotter a utilisé ses talents de photographe et de rédaction. Ses textes, pédagogiques et très accessibles, abordent de nombreux sujets tels que la pollinisation des fleurs, le chants des oiseaux, la prédation, la reproduction, les nids ou encore la biodiversité guyanaise…

Pour évoluer dans les arbres avec aisance et rapidité, Tanguy Deville utilise les techniques de grimpe des élagueurs :

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Escapades en forêt

Malgré les averses à répétition et les nombreux insectes qui lui attaquent la peau, la forêt tropicale n’a rien d’un enfer vert pour Tanguy Deville. Quand il part en vadrouille, il n’a qu’une chose en tête : rencontrer des oiseaux, les approcher autant que possible, les observer dans leurs habitudes et les magnifier grâce à son appareil photo.

Pour optimiser les « rencontres », il s’installe à proximité de branches qui attirent les animaux : celles qui sont en fruits ou en fleurs. Sur cette photo, voici un guit guit céruléen :

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Du sous-bois à la canopée, Tanguy Deville rencontre des oiseaux à tous les étages. Certaines espèces se montrent très craintives, d’autres étonnamment confiantes. Ainsi observe-t-il les oiseaux en train de faire leur toilette, de nourrir leurs petits… Au fil de ses excursions, le photographe a eu l’occasion d’assister à de nombreuses scènes émouvantes, comme celle de ces deux gobe-moucherons venus s’installer sur une branche, au crépuscule, pour y passer la nuit serrés l’un contre l’autre.

Entre lianes et plantes épiphytes, le naturaliste rencontre aussi des lézards, des paresseux, des écureuils ou encore des singes hurleurs, comme celui-ci, en pleine cueillette :

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Les Oiseaux de Guyane
par Tanguy Deville
Éditions Biotope
324 pages, format 26 x 26 cm
Prix : 49 euros

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Pour aller plus loin :

(un guit guit saï qui consomme la pulpe d’un fruit)

tanguy deville oiseaux guyane guit guit sai

Face au lobbying des chasseurs, le bloc solidaire des associations

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(une quarantaine d’associations étaient présentes pour défendre la faune sauvage : One Voice, ASPAS, Sea Shepherd… photo ASPAS)

Ce samedi 13 octobre, la manifestation anti-chasse, à laquelle j’ai participé, a réuni entre 1000 et 2000 personnes à Paris. Une très bonne nouvelle pour tous les défenseurs de la vie sauvage, à l’instar de Muriel Arnal, la présidente de One Voice, initiatrice de cette marche, qui rappelle qu’en 2016, le même événement n’avait rassemblé que 100 individus. En deux ans, les associations ont changé de tactique et les citoyens se sont mobilisés !

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Un mois d’août marqué par le sinistre lobbying de la chasse

Il faut dire que cet été, les citoyens français et les défenseurs de la nature en particulier ont pu constater à quel point le lobbying des chasseurs était puissant.

Campagne publicitaire malhonnête présentant les chasseurs comme les « premiers écologistes de France », validation par Emmanuel Macron de la division par deux du prix du permis de chasse national, ou encore démission d’un Nicolas Hulot définitivement découragé par l’influence extrêmement pesante du lobbyiste Thierry Coste : c’est bien une accumulation d’événements consternants qui a poussé un très grand nombre d’associations à travailler ensemble contre le lobbying de la chasse, pour mobiliser un maximum de citoyens et mieux faire passer les messages 🙂

manifestation anti chasse 03(photo ASPAS)

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La communication rodée des chasseurs

Si les chasseurs se contentaient, auparavant, de parler de « prélèvements » pour édulcorer la réalité de leurs tueries, souvent très cruelles (chasse à la glu, chasse à courre, vénerie sous terre…), leur communication est désormais encore plus rodée.

Depuis quelques années, leur discours ne consiste plus seulement à faire oublier qu’ils tuent les animaux, effraient les promeneurs, s’en prennent à des animaux domestiques et à des humains (sur la saison 2016-2017, 143 accidents de chasse), chassent imbibés d’alcool et polluent la nature (les munitions au plomb, que les chasseurs ne ramassent pas, contiennent des métaux lourds très toxiques) : ils vont maintenant jusqu’à se présenter comme des gens responsables qui étudient, protègent et aiment la faune sauvage…

Les chasseurs reprennent le champ lexical des associations de protection de la nature pour valoriser leurs actions. Au début du mois d’août, sur les ondes d’Autoroute FM, une publicité pour la FNC (Fédération Nationale des Chasseurs) annonçait ainsi, avec une voix féminine, douce et particulièrement engageante, que les chasseurs étaient des bénévoles de la biodiversité :

Aménagement des habitats de la faune sauvage, surveillance sanitaire des animaux, régulation des espèces ou bien encore valorisation des chemins ruraux. Chaque jour et partout en France, plus d’un million de chasseurs agissent bénévolement pour le maintien de la biodiversité ordinaire.

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Une campagne publicitaire malhonnête

Et surtout, au mois d’août toujours, la FNC a lancé dans les transports en commun (les stations du métro parisien par exemple) une grande campagne qui présentait les chasseurs comme les « premiers écologistes de France ».

La RATP, pas dupe tout de même, a refusé de valider la campagne publicitaire en l’état et a imposé à la Fédération Nationale des Chasseurs de modifier ses affiches en y ajoutant systématiquement un point d’interrogation. Voilà un exemple :

fnc campagne mensongere

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La riposte de la LPO 

Pour répondre à cette campagne malhonnête, la LPO (Ligue de Protection des Oiseaux) a repris les affiches de la Fédération Nationale des Chasseurs pour les détourner de façon éclairante sur les réseaux sociaux. Voilà ce que ça a donné :

Visuel_Barge_OKVisuel_Cane_OK
Visuel_Rougegorge_OK

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Les revendications des associations anti-chasse 

Voici les principales revendications des associations françaises qui protestent contre la chasse. Ces dernières demandent  :

  • l’indépendance de la police de la chasse
  • l’interdiction de chasser les espèces en mauvais état de conservation
  • l’interdiction de chasser en période de reproduction
  • l’interdiction des pièges tuants
  • la fin des chasses dites traditionnelles (glu, lèques, lacs, pentes, tendelles…)
  • l’abolition de la vénerie sous terre
  • l’abolition de la chasse à courre
  • l’abolition de la chasse dans les espaces protégés (parcs nationaux, réserves naturelles, réserves biologiques)
  • deux jours par semaine sans chasse ni piégeage (dont le dimanche) et l’intégralité des vacances scolaires
  • la visite médicale annuelle obligatoire pour le permis de chasse avec contrôle de la vue

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Pour aller plus loin :

manifestation anti chasse 01(photo ASPAS)